Droits
de l'homme et droits ethniques : le problème de la citoyenneté
européenne
Une Certaine idée
Si lhistorien du droit retient un point du chapelet qui compose notre
actualité politique, il désignera sans doute lactuelle
dissociation, de plus en plus frappante, entre laffirmation des droits
de lHomme et celle du droit des nations. Quil sagisse de
la façon dont furent célébrés les anniversaires
de la déclaration française puis de la déclaration universelle
des droits de lHomme, de lélaboration par les instances
européennes dune Charte des droits fondamentaux, ou de la codification
dun droit dingérence international (cest-à-dire
une gestion directe par ce que lon appelle la " communauté
internationale " dun grand nombre de conflits souvent intérieurs
aux Etats), qui a trouvé son premier instrument dapplication
juridique par linstitution dun tribunal pénal international,
et dont les heurs et les malheurs sont illustrés par la récurrente
crise des Balkans, cest toujours la même question qui se pose
: comment fonder les droits de lHomme dès lors que se trouvent
niés ce qui en fut jusquà présent la condition
et le cadre dexpression, cest-à-dire la Nation, assortie
de ce qui demeure son principe cardinal, le principe de Souveraineté
? Autrement dit : comment concevoir les droits de lHomme en dehors et
même contre la Nation ?
On se propose ici de montrer que cette évolution du droit est en réalité
une rupture, et que ce lon entend en France par " droits de lHomme
" na pas grand rapport avec une notion dérivée mais
en réalité contraire que lon peut nommer " droits
humains " par traduction de lexpression anglo-saxonne " Human
Rights ", dont le socle nest pas la Nation, entité politique
forgée par un Etat, mais au contraire le droit naturel et ce quil
est convenu dappeler les " droits ethniques ". Lactuelle
omniprésence du thème des droits de lHomme dans les enceintes
européennes, dont le point culminant sera sans doute, cette année,
ladoption dune Charte des principes fondamentaux, ainsi que, dans
lordre international, laffaire du Kosovo, sont deux illustrations
particulièrement frappantes du glissement qui sopère dune
conception française des droits de lHomme à une autre,
que lon peut dire non latine en ce quelle ressort à la
fois à la cosmogonie politique germanique et à la cosmogonie
anglo-saxonne que nous nous proposons de rapprocher ici en dépit
de ce qui les sépare sur dautres points.
La conception anglo-saxonne, celle des " Human Rights , postule lexistence
de droits naturels qui appartiennent à un ordre plus moral, voire métaphysique,
que politique, attachant des droits à la condition première
de lhomme, lhomme de nature indépendant du groupe humain
auquel il appartient. On se réfère ici à une conception
extrapolitique de la liberté que traduit lopposition dans la
langue anglaise de " freedom " et de " liberty ", notions
que lon pourrait respectivement traduire par " libertitude "
et " liberté ". Dans la conception anglo-saxonne du droit,
la " libertitude ", liberté naturelle de lhomme, la
emporté sur la " liberté " : or, cette " libertitude
" suppose, pour être pure et parfaite, que les collectivités
humaines et linstrument dont elles se dotent traditionnellement, lEtat,
ne règlent que le moins possible la vie des sociétés,
toute intervention de la puissance publique, ce que Hobbes nommait le "
Léviathan ", étant perçu comme une menace perpétuelle
pour les droits humains. La " libertitude " et les droits humains
sont dautant plus larges que lEtat intervient peu.
Pour la conception française, en revanche, les " droits de lHomme
" restent un simple décalogue moral aussi longtemps que nexiste
pas une organisation politique qui les fonde, les crée, et en codifie
lapplication. On retrouve ici les sources latines, et peut-être
bibliques du Droit à la française, la notion de Loi, entendue
comme productrice de droits et non protectrice de droits naturels comme illustra
par exemple le " Bill of rights ". En France, droits et libertés
procèdent de laction volontariste de linstrument daction
collective quest lEtat. Cest la célèbre phrase
de Lamennais " entre le fort et le faible, cest la loi qui libère
et la liberté qui opprime ", phrase qui pourrait bien être
la quintescence de la cosmogonie politique française, ou latine, voire
chrétienne (et même judéo-chrétienne, en ce que
sy rattache la critique talmutique du droit naturel, dont la critique
que fait Karl Marx de la liberté bourgeoise est lun des plus
célèbres rameaux
). Point de droits de lHomme, dans
cette conception, en-dehors dune collectivité qui, dindividus
réputés sauvages à létat naturel, et portés
à se faire chacun un loup pour lautre, fait des Citoyens libres
au sein de la Cité, laquelle doit de ce fait être elle-même
libre, cest-à-dire dotée dinstitutions " souveraines
", indépendantes des autres puissances extérieures comme
intérieures. La Cité libre, souveraine, est non seulement le
cadre des libertés, et finalement de la Liberté, mais sa condition
même.
Hommes libres dans une cité libre, cest le projet même
de la Souveraineté, arme que les citoyens opposent aussi bien aux puissances
extérieures (cest la " Souveraineté nationale ")
quaux puissances intérieures, les " féodalités
" (cest la Souveraineté populaire) : telle est la conception
française de la Liberté, qui tient la Souveraineté des
nations pour la mère de tous les droits. On observe dailleurs
que lapparition du thème des " droits de lHomme ",
au XVIème siècle, est concommitante des premières théories
de la Souveraineté formulées par les Humanistes de la Renaissance,
dont linestimable Jean Bodin, théoricien de la monarchie absolue
et de la " Souveraineté " quil nomme, pour aller vite,
" Res-publica " ,de même que la Déclaration des Droits
de lHomme et du Citoyen par la Révolution Française coïncide
avec la proclamation de la Souveraineté, principes dailleurs
toujours réaffirmés ensemble, depuis lors, par toutes les Constitutions
de toutes nos Républiques, du temps quelles en avaient encore.
Dans cette conception, aucun droit de lHomme nest imaginable en-dehors
dune société politique pacifiée dont la forme est,
dans la cosmogonie française, celle de la nation. Cest pourquoi
on peut légitimement se demander si dans lordre intérieur,
aussi bien que dans celui de la société internationale, la construction
dun ensemble fédéral détruisant la nation peut
durablement garantir la protection des droits en général et
des " droits de lHomme "en particulier. Quand de Gaulle dit
que " le premier des droits de lHomme est la souveraineté
nationale ", il ne fait quadhérer à cette logique,
celle de la Res Publica, qui postule quil nest point de droit
en-dehors dune société politique libre aussi bien vis-à-vis
des féodalités que vis-à-vis des empires. Res Publica,
le mot est à prendre au pied de la lettre : il sagit de construire
une chose politique qui arrache les individus à leurs appartenances
naturelles, celles de la race ou de lethnie, lesquelles sont ainsi reléguées
dans lordre privé. La condition des droits de lHomme à
la française est donc la création dun espace public pacifié
qui relègue les appartenances dorigine, celle de la race ou de
lethnie, dans une sphère privée, où la diversité
est évidemment la règle, pour ne plus connaître de droit
quuniforme et égalitaire visant lhomme dans son rapport
à la nation et à son expression organisée quest
lEtat. LEtat-Nation ne connaît pas dautre communauté
que la " Communauté des citoyens ", rassemblée par
une éducation commune et ladhésion à des principes
politiques communs.
Ici se pose un second problème pour la conception française
des droits de lHomme, et, à terme rapproché, pour la définition
même dune " citoyenneté euroépenne ".
Sil lon observe les travaux qui doivent lui donner naissance,
ladite citoyenneté européenne fait presque toujours référence
à la notion de " droits ethniques ". De ce point de vue,
il y a quelque chose détonnant pour lesprit français
à observer lusage obsessionnel (cf. laffaire Haider) du
thème des droits de lHomme par les promoteurs de la construction
européenne, non pas seulement en ce que cette dernière nie,
ou du moins limite, le principe de Souveraineté nationale, mais aussi
en ce quelle lassortit de plus en plus ouvertement de considérations
sur le droit des minorités ou, terminologie devenue aujourdhui
courante, le " droit des minorités ethniques ".
On en relève de multiples exemples : dabord dans la Charte des
droits fondamentaux actuellement en discussion, et qui pourrait être
adoptée sous la présidence française au second semestre
de lannée 2000. Un des points les plus étonnants du projet
actuel est de concevoir une citoyenneté européenne qui serait
uniquement fondée sur la résidence et corrélativement
sur lappartenance à une " minorité " (mot très
à la mode à Bruxelles mais jusquà présent
inconnu du vocabulaire français), ou même à une ethnie.
Beaucoup plus lâche que le principe de citoyenneté à la
française, le critère de la résidence ferait de tous
ceux qui résident dans un des pays de lUnion, même sils
y résident passagèrement, des sujets de droit à part
entière : on aperçoit sans doute les multiples questions qui
se posent ici, tels que Mme Marie-FranceGaraud les a énumérés
de son banc du Parlement européen en montrant que le passage de la
démocratie fondée sur la citoyenneté à une démocratie
dun type nouveau fondée sur le traitement égal dindividus
qui habitent ou transitent sur les divers territoires de lUnion européenne
pouvait à terme remettre en cause la notion même de société
politique.
De même, une multitude de rapports adoptés par le Parlement européen
en mars posent avec acuité la question de la citoyenneté européenne.
Parmi ces rapports citons ceux de la Baronness Sarah Ludford, député
libéral britannique (groupe ELDR) sur " la lutte contre le racisme
et la xénophobie dans lUnion européenne ". On y lit
des passages extrêmement étonnants sur les " droits ethniques
" : la résolution adoptée le 16 mars dernier par le Parlement
sur la base dudit rapport, se félicite par exemple de la " diversité
ethnique " de lUnion européenne qui " constitue un
avantage économique dans une économie mondialisée "
; elle invite les administrations nationales et les institutions de lUnion
européenne à devenir " pleinement représentatifs
de la diversité ethnique de lEurope " (considérant
H), ce qui suppose, poursuit la résolution, " que lon tourne
le dos à la notion de nation (sic) et de patriotisme qui engendre nécessairement
des préjugés raciaux " (considérant O). Le Parlement
rejeta aussi (considérant R) " les aspects du nationalisme contemporain
fondés sur des idées obsolètes et destructrices dhomogénéité
culturelle " ; il appelle à la création dorganes
indépendants (on veut comprendre " indépendants des tribunaux
ordinaires " et finalement de lEtat) habilités à
mener des enquêtes et à adopter des " sanctions efficaces
et dissuasives contre toute manifestation de racisme ou de xénophobie
sur un point quelconque du territoire de lUnion " ; la même
résolution préconise ladoption de quotas dans le recrutement
de divers services publics comme la police et de justice (et mêmes les
assemblées parlementaires !). Elle envisage également la création
dun " suivi ethnique ", " outil essentiel pour mesurer
les progrès vers légalité raciale et ethnique "
(considérant W-W). Bien entendu, elle revient sur la Charte des langues
régionales et minoritaires, quelle presse les Etats-membres qui
ne lont pas encore fait (cest-à-dire principalement la
France) de ratifier, et dans la foulée dallouer " des ressources
suffisantes à lenseignement des langues minoritaires " ainsi
que de développer dans lenseignement " une formation aux
cultures ethniques minoritaires ", ainsi de suite
Il faudrait tout
citer dun rapport, désormais devenu résolution adoptée
par le Parlement européen dans les formes, qui réhabilite lethnie
comme cadre dorganisation de la société européenne,
et en fait, surtout, le cadre daffirmation des droits de lHomme
: cest, en fait de citoyenneté, le triomphe de la conception
anglo-saxonne, et germanique, de lappartenance politique, dont le fondement
nest certes pas la nation, tant sen faut, mais la tribu cest-à-dire
linverse.
Inutile de demander ce que peut vouloir dire en France des expressions telles
que " minorités ethniques " puisque la population française
est dans sa totalité issue de souches diverses au sein desquelles on
serait bien en peine de distinguer une ethnie majoritaire. Et cest bien
précisément parce que la France est fondée, dès
ses origines sur une multitude dapports, parce quelle est par
nature multi-raciale, quelle ne peut être pluri-culturelle ; ou
bien elle nexiste plus, ce que lon commence dailleurs à
apercevoir
Que lon sentende bien : il ne sagit pas de jeter lopprobe
sur une conception pour magnifier une autre, même si lon peut
juger qua eu quelques grandeurs la conception républicaine du
droit, celle que lon nomme aujourdhui abusivement " nationaliste
" et que lon devrait plutôt nommer nationiste en ce quelle
soppose au grand adversaire de la logique nationale, la logique des
tribus et des ethnies. Droits de lHomme nationistes ou droits de lHomme
ethnicistes, chacun peut avoir ses préférences ; mais il faut
surtout comprendre que les notions de " droits de lHomme "
et de " citoyenneté " sont incompatibles, en simple logique,
quil ny a pas daccomodement possible entre deux cosmogonies
politiques, lune et lautre européenne, et que vouloir les
fondre, au sein dun modèle unique de " citoyenneté
européenne " ne peut quaboutir à consacrer la victoire
de lune sur lautre. Or cest de loin lEurope germano-anglo-saxonne
qui aujourdhui lemporte sur lEurope latine
Ce qui choque dans lordre de lorganisation de la société
politique, celui de la politique intérieure, choque aussi dans le cadre
international lorsque les droits de lHomme sont invoqués contre
la Souveraineté comme ils lont été par la "
communauté internationale " contre la Souveraineté de la
Serbie dans le but de défendre une minorité ethnique, celle
des Albanais du Kosovo et laffaire est dautant plus choquante
quand ladite communauté internationale nest en réalité
quune collection dEtats groupés autour des Etats-Unis,
ceux-ci agissant sans mandat de lONU, comme ils lont fait en mars
1999 via lOTAN. Dabord, on peut douter quun monde sans souveraineté
garantisse quelque droit que ce soit, sauf si la puissance maîtresse
de la planète en faisait lobjet unique de son action ce
que lon naperçoit nulle part dans lunivers. En second
lieu, non seulement on voit mal ce qui, dans lordre interne, fonde le
droit en-dehors de la puissance publique, comme nous lavons dit, mais
on voit plus mal encore ce quil en serait dans lordre international,
qui ne fut toujours que le résultat dengagements réciproques
dEtats-souverains. Cest là dailleurs le fondement
de lordre juridique que mit en place la Charte des Nations-Unies (largement
inspirée du droit français, il est vrai), laquelle, non contente
de faire de la Souveraineté le fondement du droit international et
la condition de lunion des Nations, nadmet le droit dintervention
que dans un cas, qui est précisément latteinte à
la Souveraineté dun de ses membres. Cest peu dire que lon
est loin de ce cadre dans le cas des Balkans, lironie voulant que lOTAN
elle-même, selon larticle 1er du traité de Washington qui
la fonde, agisse " conformément à la Charte des Nations-Unies
", cest-à-dire du principe de Souveraineté
La vérité est que toute règle internationale est aujourdhui
pulvérisée, à commencer par la règle pourtant
traditionnelle, de la déclaration de guerre et des conditions qui lui
sont attachées (vote du Parlement, activation du comité détat-major
de lONU, mise en oeuvre des conventions de Genève et de Vienne,
etc
) ; nous atteignons un point où lon peut se demander
si dans sa conception classique le " droit international " existe
encore et de proche en proche si le Droit lui-même est encore
fondé, tant il est vrai quune fois franchie la borne du principe
cardinal de Souveraineté, la force ne se reconnaît plus nulle
part de limites
On comprend dès lors le souci qua eu la France, lan dernier,
de ramener le traitement de la guerre balkanique dans les cadres de lONU,
lesquels cadres sont inspirés directement de ses propres principes.
Quelle le fasse en pure perte aujourdhui, puisquelle a abdiqué
toute autorité par un suivisme qui ne la met plus guère en situation
dinfluer de quelque manière que ce soit, nenlève
rien aux constats auxquels les Français parviennent tous peu à
peu, que la guerre de lOTAN est en train de pulvériser toute
forme de droit, à commencer par le droit international lui-même,
quil faudra bientôt ranger dans les accessoires des illusions
du XXème siècle et pour finir par ces droits de lHomme
qui, privés de cadres politiques, en viennent à perdre toute
logique au point dêtre invoqués par une entreprise dont
le résultat, loin de les assurer, semble au contraire la déportation
de toute une population, en loccurrence les Serbes du Kosovo devenus
à leur tour par la force des choses " minoritaires ". Que
cette logique des minorités soit proprement infernale, et impossible
à pacifier, lexpérience en est faite chaque jour par la
mission Kouchner : une fois détruite la conception de la nation en
ce quelle est nécessairement pluri-ethnique en ce quelle
fonde un ordre politique, simposant à tous les particularismes
et notamment aux ethnies, il ny a plus quune logique de bandes
et de tribus entre lesquelles il devient impossible dopérer quelque
arbitrage que ce soit.
On aperçoit ici un autre problème, que lon ne fera quesquisser
: toute authentique nation soppose autant à la logique de lEthnie
quà celle de lEmpire. La difficulté majeure de lheure
est que ces deux logiques ont partie liée, que la logique impériale
ne saccomode que trop de celle des ethnies. Et cest hélas
cette conjoncture que semble retrouver la construction dune " Europe
des Régions " qui serait en réalité, comme le dossier
corse le donne assez précisément à entendre, quune
" Europe des ethnies " où la paix civile deviendrait rien
moins que problématique, comme lauteur de ces lignes en a esquissé
le panorama dans un ouvrage " lEurope vers la guerre " (Michalon,
1997), dont les perspectives sont loin dêtre démenties
par lactualité récente
Est-ce la perspective qui souvre à lEurope ? Nous pouvons
hélas le craindre aussi longtemps du moins que lon choisira la
logique ethnique et celle des droits dits naturels contre la logique de la
nation, assortie du principe de Souveraineté. Mais nest-ce pas
le drame du choix exclusif de lEurope ? On est en droit destimer
que sans les cadres juridiques de la nation, les faux droits de lHomme
nouvelle manière finissent par créer une nouvelle métaphysique
qui, sopposant à tout ordre politique, pourrait finalement ramener
notre continent à la jungle.
Paul-Marie Coûteaux