Les inconditionnels de la cause palestinienne oublient la politique de la France.


En France, nous traitons avec beaucoup d'émotion ce qu'il est convenu d'appeler la "question palestinienne". C'est le cas typique, d'ailleurs, d'une question politique uniquement abordée à coups d'images, d'invocations à la Justice, et de cette sentimentalité droit-de-l'hommiste qui n'aborde plus les grands dossiers du jour que sous l'angle moral, ou plutôt, de cette morale de poche étourdie et passe-partout que Nietzsche appelait la "moraline". Faut-il redire que la politique a sa logique propre qui ne saurait se confondre avec la logique religieuse ou tout autre grille de lecture du monde opposant une Justice et une Injustice également universelle. Parce qu'elle est hautement politique, la question de la Palestine doit au contraire être abordée sine ira et studio, sans colère ni passion. Pour cela, il suffit, comme trop peu d'esprits le font, de se placer du point de vue qui importe seul, celui de la politique de la France : apparaît alors cette évidence que, si la France a des responsabilités vis-à-vis de l'ensemble du monde méditerranéen, dont elle est la première puissance riveraine, elle en a autant vis-à-vis d'Israël que des pays arabes. Les inconditionnels de la cause palestinienne semblent l'oublier ces temps-ci, comme si la France pouvait adopter tout entière une des causes en présence.

La création de l'Etat d'Israël n'est plus un débat d'actualité. La question a été réglée en deux temps au cours de la première moitié du XXè siècle : d'une part la déclaration du ministre britannique Balfour a, au sortir de la première guerre mondiale, légitimé le mouvement sioniste. Certes, cette déclaration ne correspondait pas à ce que l'on pourrait appeler la "cosmogonie française", représentation du monde d'inspiration laïque qui ne juge pas qu'un monde en ordre fasse correspondre à chaque culte un Etat - pour nous, la souveraineté est celle des Nations, non des religions. Quoi qu'il en soit, la question fut réglée en un second temps, cette fois définitivement, par le vote du Conseil de Sécurité de l'ONU de 1948.

Or la France a voté pour la création d'Israël. De surcroît, il se trouve que tout au long de la IVe République, elle s'est voulue, et fut en effet, l'un des principaux tuteurs du jeune Etat, assurant notamment son équipement nucléaire, civil et militaire. En 1956, elle fit la guerre à ses côtés lors de l'affaire dite de Suez. Elle a ainsi contracté des engagements vis-à-vis d'Israël, et perdrait une partie de sa crédibilité internationale si elle venait à y déroger.


Revenu au pouvoir, le Général de Gaulle, fidèle à la conception française de l'équilibre entre les nations, a développé en parallèle la coopération avec les pays arabes, cela dans le cadre non point, comme on le dit trop souvent, de la "politique arabe ", mais de la politique méditerranéenne de la France. Parmi ces actions de coopération figura d'ailleurs, comme vis-à-vis d'Israël, un volet nucléaire (ce sera le programme Osirak, voulu et mis en œuvre par J. Chirac quand il était à Matignon entre 1974 et 1976) au nom du principe répondant à la doctrine française du pouvoir égalisateur, donc pacificateur, de l'atome. On a l'impression aujourd'hui que, chez certains esprits, cet équilibre devait être rompu au bénéfice de la cause arabe, cause dont on n'aperçoit guère les contours, ou d'une cause palestinienne qui n'est pas moins floue puisque, selon la conception que l'on en a, elle va de la disparition d'Israël jusqu'à l'application des résolutions de l'ONU, seul aspect que la France peut et doit épouser - mais qui n'est autre que celle du droit.

A ceux qui jugeraient cette position exagérément prudente, confinant aux "ponce-pilatisme", on peut répondre deux choses : d'une part, que l'attitude de Ponce Pilate refusant d'arbitrer des conflits religieux, avait sa sagesse. D'autre part, que l'opposition entre Israéliens et Palestiniens n'est sans doute pas, contrairement aux apparences, l'opposition la plus opérante dans la région. La véritable opposition est à notre avis entre deux autres camps : d'un côté, les extrémistes, ou "intégristes", qui se font (pour certains délibérément, pour d'autres inconsciemment), une insistante courte échelle dans une surenchère de provocations. Et d'autre part, les politiques, ou "modérés", dont on a vu à plusieurs reprises qu'ils n'étaient pas loin de parvenir à un accord raisonnable, dans la perspective d'un "nouveau Proche-Orient" et, partant, d'une nouvelle communauté méditerranéenne. Or, sur ce terrain-là, où se situe la véritable opposition de la région, la France doit s'engager résolument et doit mettre toutes ses forces au service d'une politique bien plus active que par le passé. Notamment, elle doit faire barrage à la progression de l'intégrisme islamique qui confine au délire, comme on l'a vu avec le 11 septembre, mais aussi lors de la conférence de Durban - ainsi d'ailleurs que sur notre territoire.

C'est une politique moins simple qu'elle n'en a l'air. D'abord parce que la voie modérée expose celui qui la prône à la vindicte des radicaux des deux camps amis-ennemis, comme l'auteur de ces lignes en a fait l'expérience. D'autre part, cet engagement médiateur oppose de front la politique française à la politique de Washington, dont on ne peut plus se cacher qu'elle favorise délibérément, quant à elle, le camp des deux extrémismes. Comme Jean-Pierre Péroncel-Hugoz ("Le Radeau de Mahomet" - Flammarion, 1984) ou Alexandre del Valle ("Islamérique, une Alliance contre l'Europe" - L'Age d'Homme, 1997) en ont administré maintes preuves, les Etats-Unis ont joué depuis les années 80, et la guerre d'Afghanistan, et jouent encore la carte des intégristes - y compris contre la France, au Liban ou en Algérie notamment. Ce n'est pas sans raison que, après le 11 septembre, beaucoup ont diagnostiqué que Washington avait une fois encore joué avec le feu : Citons ici un article publié le 27 octobre 2002 par "Friends Of Liberty" :

Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de la sécurité nationale, a révélé il y a peu de temps que le président Jimmy Carter avait ouvert le 3 juillet 1979 un crédit secret de $500 millions pour créer un mouvement qui répandrait le fondamentalisme islamique en Asie Centrale, afin de "déstabiliser" l'Union Soviétique. L'opération, nommée Cyclone par la CIA, aurait reçu l'année suivant $4 milliards de subvention pour créer des "centres d'études islamiques". Notons au passage que "taliban" signifie "étudiants" : les jeunes zélés furent ensuite envoyés dans le camp d'entraînement pour l'espionnage en Virginie, où les futurs membres de Al Qaeda ont acquis de multiples compétences en matière de "sabotage". D'autres encore furent reçus dans l'école islamique à Brooklyn, New York, non loin des Tours Jumelles. Au Pakistan, les "étudiants" furent éduqués par le MI6 (le service secret britannique) et entraînés par le Special Air Service de sa gracieuse majesté. Le résultat, selon M. Brzezinski, fut quelques musulmans agités", les Talibans. Lorsqu'ils apparurent sur la scène, le Wall Street Journal déclarait : "Les Talibans sont les acteurs les plus aptes à amener la paix. De plus, ils ont un rôle crucial pour sécuriser le pays qui sert de voie d'acheminement du pétrole, du gaz et d'autres ressources naturelles de l'Asie Centrale". Aujourd'hui, plus aucun journal américain n'ose suggérer que les prisonniers du Camp X-Ray sont les produits de cette politique, laquelle est un des facteurs de la catastrophe du 11 septembre.

La France, puissance d'équilibre, et puissance laïque qui a pour vocation de lutter contre tous les intégrismes religieux, ne peut pas emboîter le pas à l'Amérique et jouer les apprentis sorciers - comme le fit jadis l'ancien empire britannique, en encourageant les extrémismes de chaque camp. Depuis le 11 septembre, et, plus encore depuis la scandaleuse Conférence de Durban au cours de laquelle Israël fut une sorte d'accusé universel, une infernale dialectique est lancée : la politique radicale d'Ariel Sharon, soutenue par les Etats-Unis, favorise comme à dessein la surenchère intégriste. C'est de cette surenchère que la France doit impérativement se dégager afin que, tournant le dos à la fois à l'intransigeance des jusqu'au-boutistes palestiniens et des réflexes obsidionaux qu'elle nourrit à Tel Aviv pour le plus grand profit de la droite religieuse israélienne, elle soit pleinement ce qu'elle est par nature et par vocation : l'interlocuteur des laïques et des modérés des deux camps est donc la matrice en même temps que la protectrice de la paix au Proche-Orient. Celle-ci n'a présentement que deux solutions : soit la naissance d'un Etat palestinien soit la mutation de l'Etat de Tel Aviv en un grand Etat laïc, c'est-à-dire multiconfessionnel, dont Jérusalem serait la capitale, solution qui serait d'ailleurs la plus conforme à notre conception du monde qui est nationaliste, c'est-à-dire anti-théocratique aussi bien qu'anti-impériale.

Ici encore la voie nationale est une voie étroite, mais c'est la seule pacifique. On ne voit pas que d'autres puissances que la France puissent aujourd'hui la proposer et la garantir. Dominique de Villepin, en effectuant au Proche-Orient, en juin dernier, son premier grand voyage et en rappelant à Yasser Arafat les responsabilités que la France avait endossées à l'égard de l'Etat d'Israël, doit engager toutes ses forces, et les nôtres avec lui, au service de ce qui doit devenir la première urgence de notre diplomatie : ce serait la porte d'entrée dans cette grande politique d'unité méditerranéenne où la France sait bien qu'elle joue l'essentiel de son avenir en tant que grande puissance au XXI siècle. Les intégristes de la cause palestinienne ne voient-ils pas qu'en agitant l'opinion, en la gavant d'images et d'émotions, ils ne font que rendre plus difficile la seule solution qui puisse être donnée à ce périlleux conflit, la voie française ?

Paul Marie Coûteaux