Le Désarroi européen
Valeurs actuelles, chronique n° 1

C’est dans l’indifférence générale que s’est ouverte le 14 février la Conférence Intergouvernementale chargée de préparer un nouveau traité européen. Celui-ci est supposé rattraper les ratés du bancal traité d’Amsterdam et parachever l’intégration européenne sur le mode fédéral – où la norme supranationale sera la règle tandis que la norme nationale, ou régionale, ne sera plus que l’exception. Indifférence bien compréhensible d’ailleurs : sur ce sujet, comme sur les autres, les fédéralistes européens se gardent de faire raisonner leurs tambours et leurs trompettes pour ce qu’il leur en reste : c’est qu’en effet les Etats membres ne sont d’accord sur aucun des points du calendrier, à commencer par l’ordre du jour même de ladite Conférence : les uns veulent un ordre du jour large, d’autres veulent le limiter aux trois questions laissées pendantes en 1996 : d’abord, la réforme de la Commission consistant à supprimer le droit pour chacun des grands Etats de nommer deux Commissaires, ce à quoi les Etats membres concernés rechignent, à l’exception notable de la France toujours disposée à se déposséder de ses atouts, opposée sur ce point à l’Allemagne, qui a réussi à avoir plus de députés européns que n’importe quel Etat (99) et qui veut garder ses deux Commissaires ; autre sujet de bisbille, l’abandon du principe de l’unanimité sans cesse remis sur le tapis par les fédéralistes, mais sans cesse écarté notamment de par l’opposition de l’Espagne, de la Grèce, de la Grande-Bretagne, du Danemark, etc… ; quant au passage à la majorité dite qualifiée, il supposerait que l’on repondère les voix en fonction non seulement du poids démographique des uns et des autres, mais aussi du poids économique et même politique, ce qui promet de belles foires d’empoigne (la France dont le poids est actuellement de 11,4 % verrait sa part diminuer et n’y semble curieusement pas aussi résignée que cela…). Ces trois sujets à eux seuls promettent des discussions interminables et l’on voit guère comment l’on pourrait arriver à conclure sous présidence française, c’est-à-dire d’ici six mois afin que l’année s’achève par un nouveau traité européen qui pourrait être, nous assure-t-on, le traité de Nice – Paris ayant été écartée in extremis, devinez pourquoi … Sur ce futur traité de Nice serons-nous consultés ? Depuis que dans de nombreux pays les majorités sont eurosceptiques (69 % des Britanniques seraient aujourd’hui opposés à l’euro), il est à parier que l’on s’évitera de nouvelles frayeurs du type maestrichien… Voyant bien que l’on ne pourra conclure sur ces épineux sujets, les fédéralistes pratiquent la politique habituelle de la fuite en avant et veulent ajouter à l’ordre du jour les sujets les plus divers, notamment l’adoption d’une Constitution européenne, sous le nom de " Charte des droits fondamentaux ". On voit mal pourtant comment on pourrait aboutir ne serait-ce que sur le point essentiel, la définition d’une citoyenneté européenne dont déjà les Danois, les Britanniques et les Finlandais ont déclaré ne pas vouloir entendre parler. La définition de cette citoyenneté sera-t-elle culturelle (le droit du sol à la française) ou ethnique (le droit du sol à l’allemande) ? Mystère et boule de gomme. La Baronness Ludford, député européen, va soumettre à l’assemblée de Strasbourg (ou plutôt de Bruxelles) un texte qui recommande la protection renforcée des droits ethniques " dans le cadre d’un système de délégation de pouvoir", demande aux Etats membres de constituer rien moins que " des services de police représentatifs de l’équilibre ethnique de la société en recrutant un nombre accru de policiers issus de groupes ethniques minoritaires ", et, cerise sur le gâteau, invite " instamment l’Union européenne et les Etats membres à conduire une politique étrangère ethnique " (sic). Le Parlement européen étant composé à une très large majorité de groupes fédéralistes (parti des socialistes européens et parti populaire européen où siègent jusqu’à RPR…) un tel texte sera vraisemblablement adopté dans les prochaines semaines ajoutant encore à la confusion devenue commune entre deux notions aussi différentes, et même opposées que l’ethnie et la nation (erreur dont les conséquences sont effrayantes comme l’attestent, exemple parmi dix autres, nos errements au bénéfice de la supposée " nation kosovare "). N’épiloguons pas sur les incertitudes qui entourent l’élargissement, lequel devait être initialement réservé à quatre pays d’ici 2004. Voici que M. Prodi en ajoute cinq autres et que, sur la demande expresse du gouvernement Schroeder, le Parlement a ouvert la porte à la Turquie. Quant à la façon de renforcer l’intégration et, simultanément d’intégrer des pays aussi différents, on souhaite bien du plaisir aux militants de l’Europe nouvelle… Le pompon est certainement l’euro. Qui ne se souvient que, voici deux ans, un dénommé Thibault de Silguy s’inquiétait qu’il ne devînt la monnaie refuge du monde entier et qu’il s’apprécie sans fin en une spirale dangereuse pour la croissance. Patatras ! A peine dissipés les flonflons du lancement, la dépréciation est lente, mais régulière et sans doute inexorable confirmant nos doutes qu’une monnaie unique put jamais concurrencer le dollar aussi longtemps que l’ensemble européen serait dominé par l’appareil militaire américain, comme l’affaire des Balkans et la mise en avant de la puissance de l’OTAN, sont venues opportunément le rappeler quelques semaines après le lancement du jeune euro – car on a jamais vu un empire laisser son protectorat concurrencer son arme maîtresse, aujourd’hui la monnaie… Ainsi, faute de pouvoir régler quelques dossiers d’envergure que ce soit, on se réfugie dans la fuite en avant à tout va qu’il s’agisse de l’élargissement jusqu’à l’Indus, ou d’une Constitution accumulant des centaines de pages de voeux pieux avec pour base les fameux droits de l’homme. Les vociférations qui ont entouré la constitution récente du gouvernement autrichien, laquelle ne fit d’ailleurs que respecter la démocratie, au grand dam des démocrates, semble-t-il, n’en fut qu’une illustration supplémentaire et dérisoire fut-elle ; il y eut déjà du temps du Chancelier socialiste Kreisky des ministres du parti libéral autrichien, alias FPOe et lorsqu’en 1994 M. Fini entra au gouvernement italien, les institutions européennes ne manifestèrent pas tant d’émotion : c’est qu’alors elles étaient encore tant soit peu sûres d’elles-mêmes dans l’euphorie de l’effondrement du mur de Berlin ; aujourd’hui les impasses se multiplient, et il ne reste plus que les fuites en avant et le rideau de fumée des imprécations vertueuses. Grande idée du XXème siècle, l’Europe va-t-elle mourir aux portes du vingt-et-unième

Paul-Marie Coûteaux

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