«Je me souviens»
Valeurs actuelles, chronique n° 11
Ce soir-là, il fallut attendre que minuit passe pour quun peu de fraîcheur retombe enfin sur la haute ville de Québec, et que lair frais venu du large par le Saint Laurent nous délivre de la touffeur estivale. Après avoir parcouru les larges terrasses bordant le Château Frontenac, lami qui maccompagnait mentraîna à lécart, vers les plaines dAbraham, là où les troupes françaises avaient été défaites, il y a plus de deux siècles, livrant aux Anglais la plus valeureuse communauté de nos pionniers.
Pionniers, les Québécois le sont demeurés, non seulement parce quils ont su maîtriser les instruments les plus neufs du développement industriel, mais encore parce quils lont fait, eux, sans tourner le dos à leur héritage : leur drapeau porte quatre fleurs de lys. Leur devise est Je me souviens, et lextraordinaire ressort sur lequel sarc-bouta leur résistance à la marée anglo-saxonne prit le nom de souverainisme, par référence au roi de France, le Souverain qui symbolisait leurs racines, leurs traditions et leurs libertés perdues. Cétait là ce que mexpliquait, au sortir dun dîner officiel, mon ami québécois qui, chemin faisant, mavait conduit devant une statue que je reconnus être celle de Jeanne dArc. Cest lui, M. Louis Dussault qui mexpliqua le sens du mot souverainisme, me montrant que la présence de la petite bergère de Domremy sur ces contreforts dAmérique signifiait bien davantage quune réminiscence de la lutte contre Messieurs les Anglais, elle symbolisait le secours de lHistoire, linvocation du passé le plus lointain comme socle de toute résistance. Le Je me souviens québécois faisait écho à cet appel venu du fond des âges quévoque de Gaulle lorsquil senvola pour Londres en juin 1940 : les hommes et les peuples nont point darme plus précieuse pour fonder leur liberté, que le rappel de leur passé, de leur tradition, de leur filiation.
Rentré en France, je fus longtemps seul à employer le mot souverainisme, dont les esprits modernes me répétaient quil ne passerait pas, soit quil évoquât facheusement, à leurs yeux, le Souverain de lAncienne France, soit quil ravalât la revendication dindépendance aux modestes dimensions québécoises critiques qui se rejoignaient dailleurs. Elles sont aujourdhui tombées, dabord parce que ce mot tel que me la révélé lami Louis, a fini par passer dans notre vocabulaire politique, dont il est depuis quelques mois la principale et même, fort significativement, la seule nouveauté. Ensuite parce que la Souveraineté du Québec ne cessa depuis lors de saffirmer, frôlant la majorité lors du référendum de 1995, au point quà loccasion du dernier congrès du Parti Québécois tenu à Montréal en avril dernier, plusieurs orateurs purent comparer leur situation politique à celle de la France prise dans les rêts du fédéralisme européen, et que le souverainisme québécois ayant derechef le vent en poupe, le Québec marche, lui, vers un nouveau référendum sur lessentielle question, avec de sérieuses chances de lemporter puisque les sondages accordent au OUI le même score quau NON, soit 45 % environ, cest-à-dire 5 points de plus que lorsque, voici 7 ans, M. Jacques Parizeau lança la seconde campagne référendaire. Ainsi le Québec, comme de Gaulle lavait vu en expert, finira-t-il par répondre à cet appel venu du fond des âges qui fonde sur la mémoire toutes les résistances à toutes les aliénations de tous les mastodontes, même ceux dont la domination passe, ou parvient à se faire passer, pour fatale.
Si jai persisté à utiliser le mot souverainisme, et sil simpose finalement, cest pour une raison plus large encore : il dit tout du renversement intellectuel qui sopére en ce tournant de siècle. Cette raison, je lai découverte en septembre 1993, lorsquAlexandre Soljenitsyne vint en Vendée. Ce que dit ce jour là le vieux résistant du Goulag fut énorme : que la machine qui broya le peuple russe avait été lancée en France, sous la forme dune religion terrible, celle du Progrès, ou plus exactement dune obsession dans le Progrès indéfini, pur, rectiligne, dont rien ne devait arrêter la course et qui assignait à ceux qui croyaient en lui, la tâche sacrée déradiquer les racines du vieux monde. Dans un ouvrage récent lEffacement de lAvenir (Galilée), PA. Taguieff montre comment, depuis la victoire des Modernes sur les Anciens au début du XVIIIème siècle à Paris, cette nouvelle foi envahit de proche en proche la France entière, puis, au XIXème siècle, toute lEurope, au point que celle-ci se fit un devoir déduquer à ses lois tous les peuples de lunivers, le plus souvent par le fer et par le feu. Le XXème siècle, ne connut plus quun slogan, déraciner le passé, reléguer aux oubliettes le vieux monde et ses valeurs cardinales, la tradition, la foi, la Nation. Modernisme, matérialisme, refus des frontières triompheront partout, et aujourdhui encore, sous les espèces du communisme, du nazisme, et du matérialisme marchand distinctes, certes, mais dont le tronc fut commun, laveugle fanatisme du progrès, et de lHomme nouveau juché sur les décombres dun passé obsessionnellement décrit comme révolu
Philippe de Villiers releva magistralement le gant en montrant que les Chouans avaient été à leur manière les premiers résistants dressé contre la machine totalitaire qui formait peu à peu ses recettes, où Alannah Arendt décela un mélange de violence et de persuasion, ou pour mieux dire de terrorisme intellectuel à laquelle serait bientôt livrée la planète entière et qui ne laisseraient aux peuples égarés par les séductions du progrès indéfini, que les seules armes de leur mémoire, de leur foi ancestrale, de leur fidélité à leur tradition et à leur couronne : Cest ici, dit-il, que la roue rouge qui devait broyer la Russie a fait ses premiers tours. Et ce soir de Vendée fit écho à celui de Québec fondant le souverainisme comme lantidote à tous les totalitarismes.
Paul-Marie Coûteaux
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