«Un dangereux racialisme »
Valeurs actuelles, novembre 2008Peu d’événements ont, autant que l’élection de M. Obama, fait dériver les commentaires loin du fait même, aussi important soit-il.
Le fait : M. Obama a été élu avec plus de 62 millions de voix, M. McCain en obtenant plus de 56 millions - ce dernier, participation aidant, obtient plus de voix que Reagan, ou Bush père et fils: mobilisation qui annonce bien des tensions à venir. 52%/47%, il n’y a pas de « raz de marée ». M. Obama l’emporte après avoir dépensé un argent faramineux, battant tous les records et dépensant presque deux fois plus que son rival. Ce simple fait signale que le vainqueur disposait de puissants soutiens – grandes sociétés séduites par les deux points importants de son programme : le protectionnisme « sectoriel » et le renforcement du dispositif «occidental» en Afghanistan, l’un et l’autre marquant un impérialisme pur sucre qui devrait inciter à la prudence nos belles âmes –mais les belles âmes ont souvent des têtes légères.
Les commentaires, surtout en France, montent à l’hyperbole sur deux thèmes : la vitalité retrouvée de l’Amérique et la couleur de la peau de l’élu. Vitalité ? La prudence de son programme, « au centre du centre » dit un observateur, reflète surtout la faible marge de manoeuvre des Etats-Unis (que l’on a tort de nommer «l’Amérique », les 2/3 des habitants du continent américain n’étant pas états-uniens ) ; les déficits et la désindustrialisation sont tels que les choix de politique intérieure sont très contraints ; idem en politique étrangère après les échecs en Irak et sur le dossier iranien, le redressement russe et la puissance chinoise limitant beaucoup l’autorité qu’avaient jadis encore ses prédécesseurs.
Vitalité ? Né à Hawaï d’un père arrivant du Kenya, M. Obama, personnage cultivé et sympathique, bienvenu à maints égards, n’en fait pas moins penser au Bas-empire : si les premiers Auguste étaient tous nés en Italie, dès le IIème siècle les Empereurs nés outre-mer allaient se multiplier : en 147 le futur Claudius Albinus, africain romanisé, naissait près de l’actuelle Sousse comme Septime Sévère en Lybie ou en Syrie Héliogabale, etc… Au début, plus on venait de la périphérie, plus on se voulait Romain ; il est nécessaire qu’il en soit ainsi ; ce ne sont là que les évolutions, et basculements normaux du monde. Mais, quand le centre a besoin de la périphérie, c‘est que l’empire ne se porte pas si bien.
Société multiraciale parsemée de conflits et de règlements raciaux, où le discours sur l’origine l’emporte toujours sur les idées, sur le politique, il était normal que les Etats-Unis portassent un jour à leur tête un président « de couleur ». Mais pourquoi, en France, presque tous les commentaires ont porté sur ce point, comme s’il fallait que, le débat ne soit plus entre le rouge ou le bleu mais le blanc ou le noir - non plus politique, mais racial ? Quand le président du CRAN (Conseil représentatif des Associations Noires) s’exclame qu’ « Obama est désormais notre président », il est dans son rôle, délirant - car c’est affirmer une solidarité raciale par dessus toute solidarité politique, sorte de racisme à rebours dont est coutumière une association à laquelle il est regrettable qu’il soit donné tant de place (car, « représentative », elle ne l’est nullement), et qu’il faudrait interdire comme ouvertement raciste. Mais lorsque Mme Rama Yade, omniprésente sur les ondes et les écrans (en soi une fâcheuse indication), s’exclame qu’ « aujourd’hui, on a envie d’être Américains », elle fait aussi prévaloir sur l‘appartenance à la nation française un racialisme qui est aux antipodes de tous les points cardinaux de la République, elle n’est pas, elle, dans son rôle de ministre. Ce n’est pas là, Madame, le « logiciel de la république ». Faut-il rappeler que nous eûmes, il y a deux siècles, une « first lady » métisse ? Ou que, pendant plus de vingt ans le deuxième personnage de l’Etat fut Gaston Monnerville, aussi métis que l’est M. Obama, et que, si le général de Gaulle avait succombé à quelque attentat, il fût aussitôt devenu chef de l’Etat sans que personne n’y trouve quoi que soit d’extraordinaire - il est vrai que l’on était aux temps où les critères « politiques » n’étaient pas communautaires, tribaux ou raciaux, où le racialisme états-unien nous épargnait encore.
N’avons nous pas affaire à une intoxication médiatique substituant au logiciel dit « républicain », une lecture élémentaire du monde, littéralement a-politique, dont la campagne de Mme Royal, principalement fondée sur le fait qu’elle était une femme, une sorte de madone compassionnelle parfaite a déjà donné une fâcheuse illustration. Sexe, race, origines de toutes sortes, y compris «sociales », voilà bien ce qui doit composer la nouvelle grille du débat –grille reformatée selon les exigences des temps de la marchandise, lesquels ne souffrent pas de politique authentique. Il est déplorable que les passions politiques se soient si promptement reconverties selon ces nouveaux schémas. Certes, le socialisme français en déroute idéologique s’est fort bien saisi de cette bouée de sauvetage, à l’enseigne d’un universel égalitarisme: droit des minorités et damnés de toutes sortes. C’est aujourd’hui le problème du PS. Mais voici qu’il règne dans nos médias au point que les autres partis s’y conforment – voire l’unanimisme pro-Obama des députés de cette étrange UMP qui préfère toujours Zapatero, Blair, Brown et la « gauche américaine ».
Blanc ou noir ? Après une longue dérive qui nous y a tant préparés, on touche au point zéro de la politique – à sa pulvérisation pure et simple.
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