Éloge des vieilles vertus
Valeurs actuelles, chronique n° 23

L’autre jour, sur France Inter, un quidam apostrophait un ministre au sujet de la Corse, et s’étonnait qu’un " gouvernement de gauche ", dont visiblement il se réclamait, cédât à la violence séparatiste. Et de déplorer, élargissant son propos, que L. Jospin montre semblable pusillanimité face aux autres violences, celles des communautés dans les banlieues, celles des grandes entreprises qui licencient, comme à " l’américanisation de la société ", à la dégradation du service public, au plan Schröder d’Europe fédérale visant à son avis la France et la République, au projet américain de défense anti-missiles, etc… pour conclure : " la gauche ne résiste plus à rien ; aurait-elle oublié qu’elle fut le parti de la Résistance ? ".

C’est là l’erreur : croire que la gauche se nourrit d’une culture de résistance est bel et bien la “légende” du siècle, au sens étymologique du mot légende, “ce qu’il faut lire” mais qui n’est pas nécessairement vrai. Pacifiste, moderniste, ouverte aux innovations quelles qu’elles soient, les pires comme les meilleures, méfiante vis-à-vis de l’autorité et plus largement de la plupart des vieilles vertus, le goût de l’effort, la fidélité à soi-même, c’est-à-dire à ses héritages, et par dessus tout à cette vertu cardinale qu’est le sens de l’Honneur, ressort de toutes les résistances, la gauche française (la “gogoche”, selon le savoureux quolibet dont use quelquefois J-P. Chevènement, qui s’y connaît), a presque toujours préféré le fil de l’eau au fil de l’épée, se moulant tour à tour dans tous les conformismes du temps. Et rien ne le montre mieux, précisément, que la Résistance.

Après des années pendant desquelles on a tenté de faire accroire aux Français que, à l’exception d’une vaillante avant garde “de gauche”, ils avaient été uniformément pétainistes, vaste campagne dont le summum fut atteint lors du procès Papon (ancien membre, soit dit en passant, du parti radical-socialiste), il est temps de rétablir une vérité, aussi douloureuse soit-elle pour une opinion construite à grands coups de propagandes. Rappelons que les “pleins pouvoirs” furent accordés au Maréchal par l’Assemblée élue en 36, dite du Front Populaire, que la plupart des grandes figures de la collaboration venaient de la gauche (Espinasse, Doriot, Déat et jusqu’à Laval ancien ministre du “Cartel des Gauches”), que les premiers collaborateurs furent les communistes sabotant dès 1939 les usines d’armement etc… Et que précisément c’est “de droite” que sont venus les premiers résistants. Quelques ouvrages récents en ont fait la démonstration ; ceux d’Alain Griotteray ou de Maurice Delarue et plus récemment deux autres si éclatants qu’ils devraient être en tête des ventes, n’était le barrage d’une presse incroyablement partiale sur le sujet.

Lisons d’abord la lumineuse biographie qu’Etienne de Montéty vient de consacrer à Honoré d’Estienne d’Orves, “Un héro français” (Ed. Perrin) fort mal prénommé puisque, hormis son sacrifice, on ne savait de lui que très peu de choses. On ne mesurait pas, notamment, à quel point sa résistance, d’une vaillance et d’une intrépidité époustouflantes, depuis sa rébellion d’Alexandrie jusqu’à l’instant proprement magique, ou de chrétienneté pure, où il embrasse les soldats allemands qui vont le fusiller, était inscrite dans l’esprit même de sa tradition, tradition royaliste fondée sur un code de l’honneur qui commande à tout héritier valide de se dresser face à l’inacceptable. Montéty a dépouillé nombre de documents inconnus qui mettent enfin ce personnage en pleine lumière, en insistant sur sa propension à oeuvrer, jusqu’à l’imprudence parfois, avec tous les Français qu’il rencontre en chemin, ne se souciant jamais de leur appartenance politique, religieuse ou morale – chevalerie que n’eurent jamais ou très rarement les “Républicains” purs et durs…

Pour éclairer l’ouvrage de Montéty, il faut lire en parallèle celui de François-Marin Fleutot “Des Royalistes dans la résistance” (Ed. Flammarion), lequel a montré que les premiers réseaux furent souvent le fait de royalistes et notamment d’aristocrates. Fleutot retrace l’opposition française à Hitler dès ses premiers pas en 1933 lorsque Xavier de Hauteclocque, oncle du futur Maréchal Leclerc, publia dans les revues de droite des articles sur le danger national-socialiste tandis qu’une partie de la gauche se montrait presque bienveillante, en tous les cas fort timorée, et que les journaux royalistes, dont l’Action Française n’était qu’un parmi bien d’autres, sonnaient l’alarme. Il y a certes l’équivoque Maurras, toujours mis en avant bien qu’il ne représenta jamais qu’un des courants, sectaire et positiviste, en rupture de ban à la fois avec le Comte de Paris et avec le Pape, et qui commit la funeste erreur de croire que Pétain serait le meilleur bouclier contre l’Allemagne. Vieil arbre qui cache une forêt d’initiatives dont cet étonnant ouvrage fait une recension minutieuse, et qui place dès juin 40 au premier plan tout l’armorial de la chevalerie française, que l’on croirait surgie des vieilles poussières d’Azincourt. Alors que la vieille noblesse ne représente que deux pour mille des Français, elle a représenté plus de 10 % des résistants et une proportion plus grande encore de leurs chefs, ce que chacun peut vérifier en énumérant en soi-même leurs noms, à commencer par de Gaulle, et presque tout son entourage de Londres qui ont “sauvé l’Honneur”. Vieilles vertus de fidélité et d’espérance, et ce refus ontologique de la fatalité, que presque tous, aujourd’hui, “gogoche” et “périgogoche” confondues, ont jetées à la rivière…

Paul-Marie Coûteaux

Accueil / Présentation / Actus / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche