La commission du développement du Parlement européen réunie le jeudi 11 octobre à Bruxelles a traité de l'éternelle question de la dette du Tiers-Monde : on examinait un chiffre de la Banque mondiale montrant que les pays africains ont reçu 21,8 milliards de dollars en 1999 mais ont remboursé 29,6 milliards, soit une différence de 7,8 milliards en faveur du Nord ; on se lamentait que le chiffre des "pays les moins avancés", de 25 en 1971, soit désormais de 49, à critère constant; bref, un sentiment d'impuissance s'abattait une nouvelle fois sur les élus quand un esprit malin, un Vert allemand, lança à la cantonade que la solution était en vue puisqu'on avait manifestement décidé au XXIème sihcle non plus d'aider les pays pauvres mais de les bombarder. Malaise général...
Il n'en fallut pas davantage pour que, ravi de quitter l'insoluble question du développement devenue "serpent de mer", chacun se lance dans de vastes considérations sur le sujet du jour, le bombardement de l'Afghanistan et la nécessité pour l'Europe d'intensifier ses actions humanitaires en faveur de son peuple. Et de se tourner vers la représentante de la Commission : qu'attendait-on pour déclencher une aide d'urgence ? La pauvre femme se montra embarrassée : il était très difficile d'aider un pays dans le temps où on le bombardait, dit-elle en substance. Mieux valait attendre qu'il soit complètement détruit pour pouvoir le reconstruire. Au reste, il y avait bel et bien une aide provenant de l'Union mais elle ne bénéficiait d'aucune "lisibilité" de la part des médias, d'autant que les images dont disposent les télévisions européennes sont soit américaines soit quataries. Le sentiment d'impuissance se remit flotter sur l'assemblée : chacun concluait que l'Europe n'avait en somme le droit ni de bombarder, ni de secourir, ni même de faire savoir qu'elle entendait secourir. Ce genre de sentiment doit s'apparenter à ce que l'on appelle "sortir de l'histoire"...
Une fois de plus la politique étrangère commune n'a pas respecté les règles qu'elle s'était fixées en 1992 puisqu'un pays membre s'est engagé dans une guerre sans nullement songer à consulter ses partenaires. Mais par ricochet, les Etats membres et la France elle-même semblent également hors jeu. Paris ne songe nullement à retrouver l'inspiration traditionnelle de la politique française qui, depuis l'ambassade de Saint-Louis auprès du Mongol ou l'alliance de François Ier avec le Grand Turc qui dénoua l'étau des Impériaux, n'a jamais craint de jouer le rôle de "Grand Renégat" de l'Occident pour substituer la logique des nations et de leur coopération politique à une logique de bloc qui, on ne semble pas l'apercevoir, est d'abord celle de l'épouvantables Ben Laden et de ses sécaires. Ceux-ci appartiennent eux aussi à une sorte d'internationale - ils sont eux aussi, eux surtout, dans la logique de la mondialisation, c'est-à-dire sans foi ni loi parce qu'ils sont sans feu ni lieu.
De ce point de vue, c'est un joli cadeau fait à l'intégrisme musulman que d'annuler le sommet francophone qui devait se tenir à Beyrouth les 22 et 23 octobre prochains, et qui eut été une magnifique occasion, offerte sur un plateau, de redonner à la France son rôle de médiatrice contre les logiques totalisantes dont on a certainement pas fini de découvrir à quelles violences elles vont entraîner ce nouveau siècle, et nous avec. Mais M. Védrine a-t-il encore l'idée d'un rôle pour la France ?
On ne saurait s'étonner d'ailleurs que, l'autre jour au stade de France, il ne se trouva pas grand monde pour chanter la Marseillaise, et pas même M. Jospin et les ministres qui l'entouraient dont les bouches étaient obstinément closes. Tout se passe comme si être Français, participer à la civilisation française (car une civilisation n'est jamais internationale, elle est toujours nationale, n'en déplaise aux parleurs modernes qui ne savent plus le sens des mots), en un mot se sentir citoyen d'une République qui n'existe plus, ni comme instrument de participation au monde, ni comme projet politique tant soit peu identifié, cela ne vient plus à l'esprit de quiconque. Au "Nous sommes tous Américains" qui fut le cri général des médias après le 11 septembre correspond le "Nous, nous sommes d'abord musulmans", des supporters prétendument intégrés qui peuplaient le stade et qui se mirent à huer Mme Buffet quand elle eut l'audace de décliner sa fonction comme si celle-ci signifiait encore quelque chose... "C'est quand la chose manque qu'il faut mettre le mot" disait Montherlant. On parle d'intégration quand la société se désintègre.
Il est plus tard qu'on ne pense. Malgré les accusations de pessimisme dont on accable depuis des années l'auteur de ces lignes, répétons que la formation des jeunes, qu'ils soient ou non issus de l'immigration, n'est plus possible dès lors que les anciens eux-mêmes ne savent pas à quelle civilisation ils appartiennent, ni à quelle nation on intègre les citoyens. Il reste, puisque nous sommes sortis de l'histoire, à nous installer sur ce qu'il nous reste de balcons. C'est intéressant.
Paul-Marie Coûteaux