L’homme qui se voulait « ailleurs »
Valeurs Actuelles, 31 mai 2002
Michel Jobert est mort le 25 mai, dans son bureau du quai Blériot, peu après avoir achevé une chronique du Midi Libre. Ecrivain parti en écrivant, solitaire mort seul, anticonformiste disparu sans avoir succombé aux plis les plus repassés de l’esprit du temps, il aura jusqu’au bout personnifié la prédiction de Wilde : « Tout ce qui vous arrive vous ressemble. » Son inflexible fidélité à lui-même, comme on n’en peut plus avoir dans la politique aujourd’hui, explique-t-elle e rayonnement qu’eut ce petit homme, si décidé qu’il paraissait invulnérable? Peut-être ; mais il y eut autre chose. Cet « autre chose » ne ressort pas seulement de ses livres. Les phrases ciselées, subtiles et drues, de ses Mémoires, romans ou chroniques, ont rencontré de larges succès, pas au point de lui ouvrir les portes de l’Académie à laquelle il songeait en secret, ni cette magistrature de plume à laquelle il aurait pu prétendre si n'étaient pas autorisés à penser ceux-là seuls qui pensent comme tout le monde. Sa carrière politique ? Il resta longtemps dans l’ombre de Pompidou, avant une course ministérielle fort brève : un an aux Affaires Étrangères, puis deux, Mitterrand regnante, au Commerce extérieur, cette seconde expérience fut d’ailleurs malheureuse, comme peut en témoigner l’auteur de ces lignes, qui fut alors le benjamin de son cabinet et, dix ans durant, de la petite équipée qui anima le Mouvement des démocrates, tentative de renouvellement du gaullisme qui ne modifia pas, c’est le moins que l’on puisse dire, les lignes de la politique française. Non, l’éclat que connut cet homme, en France et dans les pays francophones de Méditerranée ou d’Afrique, tint surtout à un geste, lancé à la face de l’Amérique en cette « année Jobert » dont le Quai d’Orsay cultive encore le souvenir. Qui ne se souvient de la crise atlantique de l’hiver 73-74 ? Depuis des mois, celui qu’une presse narquoise nommait Rikikissinger « balladait », selon le mot dont il usait lui-même, son ennemi Henry Kissinger et cette « Charte de l’Atlantique » qui n’attendait plus que l’acquiescement de la France. Survint en octobre la guerre du Kippour, puis la crise pétrolière : Washington tenta d’opposer à l’OPEP un club de pays consommateurs, où s’engouffra toute l’Europe à la seule exception de la France (« Bonjour les traîtres », lança le Français à ses collègues alignés).
A ce qui préfigurait déjà le « choc des civilisations », Paris préféra des accords pétroliers bilatéraux, notamment avec l’Irak et la Libye, relançant une politique active en Méditerranée où Pompidou jeta ses ultimes forces et qui, assortie du programme nucléaire civil, assura notre indépendance énergétique : en donnant une chance au monde multipolaire, la France infléchissait pour la dernière fois le cours de l’Histoire, avec un succès dont il ne dépendit que de ses successeurs qu’il ne soit pas éphémère. Et c’est bien cet épisode, où, le temps d’un météore, cet homme incarna à merveille une certaine France, petite, solitaire mais libre et décidée, toute à son image, qui lui valut son prestige. Se fût-il, surmontant son scepticisme, et un dilettantisme hérité de sa terre du Maroc, porté candidat aux présidentielles de 1974 ou 1981, que bien des choses eussent peut-être été changées... Reste la trace de 1973 : tandis que la génération de la Résistance jetait ses derniers feux, la France refusait l’alignement atlantique. Jobert eut ensuite trente années pour constater que les instruments de la souveraineté quittaient nos rives l’un après : paix et guerre se décident à Washington, partant la politique étrangère, et la défense ; quant aux questions économiques, c’est l’OMC pour le volet commercial, Francfort pour le volet financier ; quant aux lois, Bruxelles se charge des trois quarts, en attendant mieux. Devant la dérive d’un Etat qui n’est plus souverain parce qu’il ne dispose plus des instruments minimaux de la décision, et que, en somme, « le pouvoir n’a plus le pouvoir », secret le mieux gardé de l’époque, Michel Jobert, dernier des Mohicans ou premier des « souverainistes », se voulait « ailleurs ». Il l’est plus encore depuis quelques jours, c’est-à-dire partout, dans nos coeurs...
Paul-Marie Coûteaux