Perspectives européennes
Valeurs Actuelles, 28 juin 2002
Il circule au Parlement européen un étrange document. Edité à l'initiative des députés du Parti démocratique des peuples d'Europe, mais revêtue de l'estampille du Parlement européen, ce qui en fait un "document de travail" très officiel, il se donne pour la carte de l'Europe de demain. Bonne nouvelle, la France n'y disparaît pas : elle se trouve simplement amputée de l'Alsace, de la Flandre française, de la Bretagne, d'une partie des actuels "Pays de la Loire", de la Savoie, et, pour faire bon poids, des anciens pays d'oc, soit le Limousin, la Guyenne, la Gascogne, le Midi, le Languedoc, le Roussillon, la Provence, sans oublier bien entendu le pays basque et la Corse. En somme voici la France, couleur ocre, réduite aux dimensions de l'Irlande, orangée, tandis que l'Allemagne, vaste espace vert, couleur de l'espérance, se trouve étendue jusqu'aux confins de la Hongrie. Telle est cette Europe dont François Mitterrand et ses amis nous ont convaincu qu'elle était "l'avenir de la France".
"Diviser pour régner", le très moderne slogan identitaire n'est-il que le vieux mot de passe que les empires se lèguent de siècle en siècle ? Pierre Hillard a montré dans un livre stupéfiant par la masse et la précision des documents qu'il révèla, que la résurgence des irrédentismes européens n'était pas tout à fait spontanée et que le Comité des Régions, l'une des cinq institutions de l'Union européenne, s'était entouré d'une myriade d'organismes divers, instituts ou fondations, chargés de promouvoir l'un les traditions provinciales, l'autre la coopération transfrontalière, un troisième les langues régionales... Mais ce qu'il nomme, non sans quelque esprit polémique peut-être, le "plan allemand de réorganisation de l'Europe", ne correspond pas seulement à la conception germanique de l'appartenance, mais aussi aux intérêts de toute puissance qui verrait dans la balkanisation générale du continent le plus sûr moyen de l'empêcher de se mêler des affaires du monde.
Hélas, ce mouvement se trouve grandement favorisé par la paralysie de l' Etat-Nation qui n'ose plus se faire acteur indépendant sur la scène internationale, encore moins des modèles de civilisation et, ce que la France fut pendant des siècles, une voix dans le monde. Dès lors que la France n'a plus de sens, n'est plus un sens, pourquoi ne pas être Corse ou Basque ?
Mais la dislocation des Etats-Nations par l'autonomie régionale n'est qu'un aspect d'une vaste manipulation des appartenances, culturelles ou religieuses, connue sous le nom de communautarisme. Dans ce qui reste le maître livre sur le sujet, "La Tentation Communautaire" , Joseph Macé Scaron mit à jour le mécanisme d'enfermement dans les identités primaires, raciales, ethiques, sexuelles, auquel elle aboutit et qui prive les êtres de tout instrument de participation au monde, c'est à dire de toute politique.
Ce livre fait aujourd'hui école : publiant une roborative analyse de "la République minoritaire", Robert Grossmann, Président de la Communauté urbaine de Strasbourg, Vice-Président du Conseil régional d'Alsace et François Miclos, philosophe, sont bien placés pour illustrer cette problématique à partir du cas de l'Alsace, où s'affrontent la conception germanique, reposant sur le couple empire/tribus (Reich/Stämme), et la conception française, nationale -qui, ce mot étant aujourd'hui devenu honteux, se dit désormais "républicaine". Où donc mieux apercevoir que sur la frontière du Rhin, comme le fit en 1932 Ernst Curtius avec son "essai sur la France", la portée de cet immense débat où se joue l'ordre ou le désordre de l'Europe -car, n'en déplaise au préfacier Alexandre Adler qui juge compatible la triple appartenance, régionale, nationale et "européenne", la confusion des instruments politiques de souveraineté, peut engendrer de graves inquiétudes, comme vient de le révéler le score de JM le Pen et B. Mégret, précisément en Alsace (27,8%) ? Quiconque s'intéresse à ce débat capital doit lire ce livre clair et courageux qui, sur un ton qui se veut détaché mais que l'on sent souvent plein d'angoisse, rappelle la République, c'est à dire la France, à elle-même.
Paul-Marie Coûteaux