Au bon chic européen
Valeurs actuelles, chronique n° 3
S'agissant du boeuf britannique, on serait en droit de demander à M. Glavany, Ministre de l'agriculture, à quoi sert l'agence française de sécurité sanitaire des aliments dont il faisait grand cas voici quelques mois pour expliquer que puisqu'elle était la voix de la science le gouvernement ne pouvait pas ne pas se ranger à son avis, et donc maintenir son embargo. Patatras ! Un autre comité scientifique, européen celui-là, émet un avis différent, au nom d'ailleurs de la même science (Bruxelles ressemble de plus en plus au Kremlin où l'on convoque des Lyssenko pour prononcer la bonne vérité) et voilà qu'incontinent notre vaillant ministre bat en retraite. Il avait simplement oublié que si la science était souveraine, la France ne l'était plus...
Le mieux est que la presse française, loin de prendre fait et cause pour le principe de précaution alimentaire, qui est le simple bon sens, flétrit au contraire les fantasmes du souverainisme. Quel contraste avec la presse d'outre-Manche qui elle, n'encourant sans doute pas le reproche de chauvinisme, s'est enflammée contre l'embargo français avec des arguments allant de l'imprécation à l'insulte. Mais c'est ainsi : à Paris, défendre les intérêts de la France est assimilé à une pathologie (chauvinisme, souverainisme, etc...), alors que chez nos partenaires le réflexe national joue à plein, les Français étant bien seuls à être occupés exclusivement de l'intérêt supérieur de l'Europe dont la meilleure garantie est de nier ses propres intérêts. A Paris c'est le comble du chic européen.
on le sait Outre-Manche, mais aussi Outre-Rhin : choisissons l'exemple le plus douloureux et à ce titre celui que nous nierons jusqu'au bout, l'Alsace. La germanisation y bat son plein dans une proportion que nul n'ose regarder en face... sinon pour s'en réjouir ! C'est le cas du Nouvel Observateur qui dans un bel article se félicite que la langue et la culture allemandes y connaissent un vigoureux renouveau depuis dix ans, que la grande majorité des propriétés achetées dans les campagnes alsaciennes le soient par nos amis d'outre-Rhin etc... Dans certains villages du Bas-Rhin s'ouvrent des écoles où les cours sont donnés en allemand, en attendant que les mairies et bâtiments officiels soient obligés de fournir à la population des documents, lois ou décrets, dans cette langue, ce qu'était d'ailleurs l'inspiration de la Charte dite des langues régionales et minoritaires, dont le Conseil constitutionnel a suspendu l'application, mais dont le gouvernement a promis de remettre à l'ordre du jour certaines dispositions sous la forme législative.
Or, c'est peu dire que cette germanisation tous azimuts inquiète un nombre croissant d'Alsaciens. L'alarme vient d'être sonnée et de magnifique façon par le vice-Président du Conseil général du Bas-Rhin, M. Robert Grossmann, gaulliste de bonne souche, dans un petit livre intitulé "main basse sur ma langue" et que publie la dynamique maison strasbourgeoise "La Nuée Bleue". M. Grossmann dit tout du subtil équilibre que doivent respecter les citoyens frontaliers et leurs élus pour que ce qui est un magnifique atout, celui d'avoir à portée de main une culture partenaire qui féconde leurs traditions culturelles, ne dégénère pas en un combat lancinant et sourd avant d'exploser au grand jour entre deux cultures et finalement deux Etats. Il faut lire Grossmann pour mesurer les dérives politiques et linguistiques en Alsace, sous-titre de l'ouvrage et l'anxiété qui traverse aujourd'hui la région devant la constatation faite chaque jour que cet équilibre à la fois précieux et délicat est en train de se rompre. Un exemple parmi d'autres : le touriste se perd dans la belle capitale alsacienne faute de trouver le nom des rues dont les panneaux en français sont arrachés ou "tagués", tandis qu'en réaction d'aucuns arrachent les panneaux en alsacien...
Là comme ailleurs Paris se terre et les bons esprits ne portent leur regard sur la frontière rhénane que pour la déclarer obsolète, c'est-à-dire épouser la philosophie transfrontalière dont le gouvernement allemand a fait un étendard sur ses marches de l'Est comme de l'Ouest, avec l'aide de la Commission de Bruxelles. Le raisonnement se veut simple : ne réveillons pas les vieux démons, et par conséquent cédons pour le maintien de la paix civile. Mais ce que montre précisément Robert Grossmann est que lorsqu'un équilibre se rompt, refuser de faire contrepoids c'est l'accentuer, jusqu'à provoquer le pire.
Paul-Marie Coûteaux
Accueil / Présentation / Actus / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche