Pas de frontières pour l'Europe
Valeurs Actuelles, décembre 2002

Beaucoup de Français s'inquiètent des conséquences qu'aura "l'élargissement de l'Europe", en particulier d'une entrée de la Turquie que le ministre allemand des Affaires étrangères, M. Fischer, vient de juger "hautement souhaitable", pour calmer l'impatience de Washington, et qui est donc fort probable.

Sans doute les craintes de nos concitoyens sont-elles fondées. D'abord, cet élargissement sans fin, combiné avec l'abolition des frontières que le Traité d'Amsterdam a fixée au 31 décembre 2003, va rendre impossible tout contrôle de l'immigration : car les frontières orientales de l'Union n'en sont guère. On oublie de dire, dans le feuilleton à rebondissement de Sangatte que, si un grand nombre d'immigrés se heurtent aux portes de la Grande Bretagne, c'est que celle ci n'a pas ratifié les accords de Schengen, en sorte que la Manche est la première frontière véritable qu'ils rencontrent depuis le Kurdistan, ou l'Afghanistan... A cela s'ajoute que l'élargissement aura des coûts fort élevés : les politiques dites de "mise à niveau" sont plus onéreuses que prévu et entraîneront notamment l'abandon, désormais programmé, de la PAC, dont vivent en grande partie les campagnes françaises .

Mais ces craintes populaires ne sont que bagatelles pour les démocrates qui nous gouvernent. L'immense majorité du Parlement européen en général, et des députés français en particulier, ont voté en faveur de l'entrée de la Turquie, le 15 novembre 2000, par 429 voix sur 626 - inutile de préciser que l'auteur de ces lignes n'était pas parmi eux. De même, le 20 novembre dernier, 505 députés approuvèrent le processus d'élargissement à dix nouveaux pays, seulement 20 voix osant braver "l'élargitionisme" de rigueur.

Il est intéressant de scruter ces 20 voix : parmi elles, pas un député de l'Europe du Nord, pas un Espagnol, pas un Portuguais, pas un Italien. Seulement un Autrichien, deux Britanniques, trois Grecs, et... quinze Français ! Certes ces Français sont parmi les députés que Mme Nicole Fontaine qualifiait aimablement d'inutiles dans un entretien au Figaro du 25 novembre - inutiles parce qu'ils s'opposent, ce qui revient à dire que la mécanique européenne ne souffre aucune opposition. Aux trois Souverainistes et six élus CPNT ("Chasseurs"), du groupe "Europe des Démocraties", se sont joints les 5 élus FN, et deux villiéristes. Dans les deux scrutins de 2000 et de 2002, les élus RPR-UDF-PS-PCF, confondus, ont voté pour...
Le paradoxe est que la sensibilité souverainiste qui s'oppose à l'élargissement n'a cessé de réclamer la substitution à "L'Europe de Maastricht" d'une Grande Europe allant de l'Atlantique à l'Oural. Paradoxe qui n'est qu'apparent : ce qui s'élargit aujourd'hui n'est pas l'Europe, qui est telle que la géographie l'a faite depuis des siècles, mais seulement l'Union européenne, organisation qui tend à faire vivre tous les Européens sous une Constitution unique. Chose toute différente ! Si l'on peut souhaiter que les pays du centre, du sud et de l'est du continent - et pourquoi pas, la Russie et la Turquie - entrent dans un réseau d'alliance continentale, comme ils le firent par le passé, souvent pour le plus grand bénéfice de la France, on ne voit pas pourquoi cette alliance ne pourrait se concevoir hors d'une fusion générale des lois, des cultures, et des peuples. S'allier n'est pas se fondre...

Telle est sans doute le plus grand piège de cette généreuse entreprise que de ne pouvoir associer des Etats sans les dissoudre au nom d'une sorte de "tout ou rien" à très hauts risques.


Paul-Marie Coûteaux