Misère de Monsieur Aznar
Valeurs Actuelles, janvier 2003

 

Le naufrage du Prestige au large des côtes de Galice, n'aurait fourni à nos émotions qu'une morne chronique n'était M. Aznar, Premier ministre espagnol, qui ne daigna pas quitter Madrid pour voir de ses yeux ce que tout le monde, et lui-même, pouvaient contempler à la télévision. Lassée des images de l'épaisse marée noire souillant mer, sables et rochers, lassée aussi des déclarations officielles, non moins désolantes puisque l'on avait entendu les mêmes, mot pour mot, voici trois ans lors du naufrage de l'Erika (faut-il comprendre que "le pouvoir" n'en a plus guère, si ce n'est transmettre les uns après les autres les dossiers à Bruxelles ?), l'Opinion s'est finalement reportée sur la seule nouveauté de l'épisode, l'indifférence du Premier ministre et le naufrage de sa cote personnelle.

M. Aznar, qui a sans doute pensé que son Gouvernement disposait sur place d'un Préfet et de services sans qu'il soit utile d'y aller de son propre coup de pelle, aurait pourtant pu s'inspirer des grands politiques modernes : chacun s'accorde à juger que M. Schröder, chancellier allemand, dont la position était désespérée début août, ne remporta les élections générales de septembre que parce qu'il avait dans l'intervalle interrompu ses vacances pour se transporter au milieu des terres et villes innondées d'Allemagne. M. Aznar aurait pu penser aussi à Bernard Kouchner qui s'est fait une réputation hors d'atteinte en allant, un jour qu'il était ministre, porter en personne des sacs de riz sur les côtes de Somalie. Quant à M. Chirac, à peine les premières gouttes de pétrole avaient-elle touché nos côtes qu'il laissait éclater sa colère dans un discours télévisé, tandis que M. Raffarin s'équipait de pied en cap pour arpenter les plages souillées devant caméras et photographes.

Une sagesse qui se perd

M. Aznar a simplement oublié que, au fond de l'impuissance de la puissance publique ne reste plus qu'une mission compassionnelle qu'il ne faut pas laisser passer... Or, c'est à un immense déplacement de la politique elle-même que l'on assiste ainsi. L'action politique n'est pas l'action directe; elle ne peut ni ne doit l'être, agissant bien en amont des problèmes ou des catastrophes. Certes, les rois thaumaturges ont assis le pouvoir des dynasties françaises en guérissant les écrouelles, et par extension les sujets les plus souffrants du royaume par la simple apposition des mains - ce qu'on appelle aujourd'hui la "proximité". Pourtant la politique n'est pas la magie; elle est action. Sa force et sa grandeur consistent à consentir un détour pour agir, non directement sur les phénomènes, mais sur leurs causes ; pour ce faire, elle veille sur les grands équilibres, sur la santé du corps social, elle prévoit et prévient les accidents et les drames par une législation appropriée, et ne saurait agir en désordre sur les misères là où elles se révèlent.

C'est cette sagesse profonde de la politique qui se perd, telle que l'avaient illustrée les hommes d'Etat et les philosophes des temps anciens, Montaigne par exemple, auquel Joseph Macé-Scaron* consacre ce mois-ci un lumineux essai, qui savaient que la politique est l'art des causes et des conséquences et que, lorsque quelque drame se produit dans la cité c'est parce que la politique a failli.

Que dirait-on d'un médecin qui, découvrant un lésion cancéreuse sur la peau d'un de ses patients, y poserait incontinent un baume ou une cautère sans se soucier de déterminer la racine du mal et de le soigner à sa source ? Il est beau, certes, qu'il vienne au chevet du malade et lui tienne la main. Plus beau encore, celui qui chercherait l'origine profonde des défaillances...

 

*Joseph Macé-Scaron "Montaigne, notre nouveau philosophe", Plon.

 

 

Paul Marie Coûteaux