L'exception agriculturelle
Valeurs Actuelles, février 2003
Passant sans cesse de l'étuve à la glace, les relations franco-allemandes vont donner de sérieux rhumes à nos diplomates. Pour commémorer le traité de 1963, le vieux couple brouillé dans les petites heures du traité de Nice, s'est mis à jouer, à Versailles puis Berlin, la grande scène du retour de flamme. Ce fut si flamboyant qu'on outrepassa de beaucoup les promesses de 1963 en lançant l'idée d'un passeport franco-allemand (où certains aventurèrent l'idée d'une bi-nationalité "francallemande"!), et celle d'un "district franco-allemand" de Strasbourg, vieille revendication de la droite revancharde d'outre-Rhin censée préluder à la disparition de toute frontière. Semaine très moderne, de type empire carolingien.
Peu importait que les ambitions du traité de l'Elysée aient été déçues les unes après les autres, que jeunes Français et Allemands apprennent de moins en moins leurs langues respectives, ignorent leurs littératures et jusqu'à ce qui reste de leurs cinémas nationaux à mesure que la "construction" européenne installe l'Amérique en Europe. Peu importait la sourde méfiance qu'inspire à Paris un partenaire qui, sous couvert de "coopération transfrontalière" ou de "Charte des langues régionales" impose peu à peu son modèle à la République une et indivisible - voir sur ce sujet l'ouvrage d'Yvonne Bollmann, "Ce que veut l'Allemagne" (Bartillat 2003), à lire sous calmants. Peu importait l'échec des ambassades franco-allemandes, tentées voici dix ans et toutes abandonnées depuis lors, ou d'ARTE, projet aussi onéreux que trompeur qui n'a guère réalisé de production commune. Tout fut masqué par l'identité de vues sur l'Irak, qui certes faisait une nouveauté -bien que la majorité des Etats et des opinions concorde sur le sujet.
Quand cette conjoncture sera retombée, les nouvelles épousailles pourraient s'avérer aussi éphémères que le traité de janvier 1963 dont, après l'affaire du "protocole additionnel" par lequel le Bundestag lui enleva en mai suivant tout contenu politique, de Gaulle constata amèrement qu'il avait duré ce que durent les roses. En vérité, de lourds nuages s'accumulent sur le Rhin : l'Allemagne est intraitable sur les sujets européens, estimant, comme dit sans détour Peter Glotz, son représentant à la "Convention Giscard" et grand pourfendeur de l'Etat-Nation, que l'Europe des régions est incompatible avec les principes de la République française ; intraitable sur l'application du plus strict libéralisme économique comme le montrent sa conception du rôle de la BCE (notons que la promesse faite que son candidat, Wim Duisenberg, démissionnerait à mi-mandat n'a pas été tenue, et même que celui-ci se dit prêt à poursuivre !), comme son insistance à privatiser nos services publics; intraitable sur la réorientation des crédits à l'Est, qui remet en cause les Fonds structurels, la Politique Agricole Commune et la Politique Commune de la Pêche. Si ces réformes, comme l'entrée de la Turquie tant réclamée par Berlin, furent reportées après juin 2004, date des élections européennes, elles pourraient entraîner ensuite de graves crises.
Car la France ne saurait lâcher sur ces dossiers, dont dépend l'avenir de son agriculture, de ses ports, de ses montagnes, et de "zones rurales" dont il ne tient qu'à une ligne de chemin de fer, d'une poste, et du maintien d'une politique propre, qu'elles ne tombent dans une pleine déréliction. Or, si la République est aujourd'hui négociable, il sera plus difficile pour n'importe quel gouvernement de lâcher ses campagnes, crainte d'explosions violentes. D'autant que le thème de la ruralité est plus brûlant qu'on ne croit, comme l'a montré samedi dernier le surprenant succès public d'un colloque organisé à la Sorbonne sur "l'avenir de la ruralité" où, de Jean Saint Josse aux dirigeants de l'Entente souverainiste, organisatrice de la rencontre, l'accord se fit sur une idée simple : il n'y a pas de vie économique sur une moitié de notre territoire sans l'adoption de ce que Jacques Laigneau et François Lucas, fondateur et président de la Coordination rurale nomment "l'exception agriculturelle". Parions que le couple franco-allemand connaîtra quelques soubressauts si ce thème s'installe dans le paysage politique français.
Paul Marie Coûteaux