Une crise sans surprise
Valeurs Actuelles, mars 2003

 

Aussi spectaculaire soit-elle, la crise irakienne n'est pas surprenante : elle n'apprend rien sur les Etats-Unis, ni sur la France, ni sur l'Europe : chacun y apparaît pour ce qu'il est, le premier un pur Imperium, la deuxième la seule puissance capable de lui opposer la liberté des Nations, et la troisième un vide politique.

Pur Imperium, les Etats-Unis (ou plutôt leur "Administration", laquelle joue à l'occasion contre la nation américaine) ne peuvent longtemps s'embarrasser des filets de l'ONU où la France a su les attirer, non sans malice d'ailleurs. La guerre a déjà commencé, sans l'ONU depuis longtemps : d'abord parce que les bombardements anglo-américains sont quasi quotidiens depuis des lunes, qu'ils se rapprochent de Bagdad (160 km actuellement), et qu'il suffira de les intensifier pour que la guerre soit totale ; ensuite, parce que de très nombreux soldats et agents américains sont présents sur le sol irakien, y levant des phalanges à leur main ; enfin, parce que la guerre à l'Irak a commencé dès juin 1981 avec la destruction de la centrale franco-irakienne Osirak lancée par le gouvernement Chirac en 1975 (n'oublions pas que depuis la révolution laique de 1958, c'est toute la Vème République qui, Mitterrand excepté, a soutenu le régime de Bagdad contre les anglo-saxons) ; destruction dont on n'est point étonné d'apprendre que l'instigateur fut l'inénarrable Richard Perle, ancien sous-secrétaire d'Etat à la défense de Bush père, qui aujourd'hui traite la France d'état sournois. Pour un empire tout Etat indépendant est voyou ou sournois.

Au reste, l'intérêt pétrolier est loin d'être la seule motivation de Washington ; il s'agit aussi de remodeler le Proche-Orient, et ce monde arabe dont l'actuelle passivité prouve combien il est déjà "under control" - aux seules exceptions justement de la Syrie et de l'Irak, et du Maghreb où la France tient son rôle de contrepoids. Plus largement encore, c'est l'ensemble des pays pauvres, mais riches en pétrole ou en matières premières (tels certains pays africains...) que les Etats-Unis veulent contrôler. Il le doivent d'ailleurs, car le maintient de leur hégémonie mondiale et de leur époustouflant niveau de consommation est à ce prix ; pour qu'un américain moyen consomme 30 fois plus de ressources naturelles (énergie, eau...) qu'un musulman moyen, il faut que le premier domine massivement le second. Cette démesure s'inscrit dans la logique normale de tout empire qui, parce qu'il nie la vraie nature du monde qu'est la diversité, s'effondre toujours tôt ou tard. La France n'a pas de meilleur signe d'amitié à adresser à la nation américaine que de la retenir sur une pente aussi dangereuse.

Il ne nous étonne pas davantage que l'Europe soit aussi divisée sur cette crise qu'elle le fut lors de chacune des précédentes depuis dix ans, lorsque fut instituée précisément la politique étrangère et de sécurité commune. Cette fois, le fossé, ou le ravin est maximal, puisque c'est au sein des Quinze que les Etats-Unis trouvent leurs alliés (Londres, Madrid) comme leurs opposants (Paris, Berlin) les plus déterminés . L'écart est si grand qu'un europhile pourtant convaincu comme Pierre Hassner affirme que l'Europe traverse une crise plus grave encore que celle de la CED - encore le mot "traverse" paraît-il assez optimiste.

Enfin, il n'est point étonnant que la France soit la France, et refuse de considérer normal qu'un gouvernement en change un autre parce qu'il lui déplaît, ou désarme un pays dont la prospérité face à l'Iran et à l'Arabie est essentielle à la stabilité régionale. Evangile de la diversité et de la liberté des peuples, par là de l'équilibre entre les Nations seul garant de la paix, la France ne fait que jouer son rôle, et M. de Villepin en dégaina l'autre jour à l'ONU sa plus fidèle épée, la langue françaiseet son lyrisme, découvrant sous "les applaudissements du monde" (comme le dit un commentaiteur de NBC) que la puissance d'une "parole aux âmes est infinie". A cette belle épopée française, il ne manque que la botte magistrale, le veto, qui à la fin de l'envoi toucherait des milliards de cœurs de par l'univers - et aussi cette conclusion logique que devrait tirer Jacques Chirac en n'enfermant pas la France dans une constitution européenne qui l'empêcherait de jouer le rôle qu'il a si bien su retrouver aujourd'hui. Ce serait là, peut-être, notre seul étonnement...

 

Paul Marie Coûteaux