La revanche de Monsieur de Norpois
Valeurs Actuelles, avril 2003

 

L'affaire irakienne est un tel Himalaya qu'on ne sait par quel côté l'escalader pour tenter de dépasser le grouillement d'informations, opinions et colères contradictoires et d'y voir clair. Apparaît alors un fait brut, indiscutable, qui sera ce que l'histoire retiendra pour 2003 : la pulvérisation de ces grands ensembles géopolitiques dont on a dit tout au long du XXè siècle qu'ils allaient se substituer aux vieux Etats-Nations.

Les doctes répétaient que l'ancienne diplomatie bilatérale était révolue au bénéfice d'un multilatéralisme tous azimuts, la SDN puis l'ONU, assortie de grandes organisations régionales dont l'archétype "intégré" devait être la CEE devenue Union Européenne. Un idéologue américain en vogue parmi les élites occidentales, Samuel Huntington, annonçait que le monde se réorganisait sous nos yeux en grands blocs civilisationnels, le monde blanc, le monde islamique, l'arc asiatique, etc....

Or, que voyons-nous ? Aucun de ces vastes ensembles, organisations inter ou supra-nationales comprises, ne tient debout : l'Alliance atlantique et son prolongement l'OTAN sont déconsidérés par le "cavalier seul" français-allemand-belge-turc ; l'Union européenne et son indispensable couronne qu'est la politique étrangère commune sont décomposées, tandis que l'ONU est une fois encore disqualifiée, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis bafouant allègrement la Charte qu'ils ont en partie élaborée eux-mêmes et signée à San Fransisco. Ne parlons pas du "bloc de l'Est", désuni comme jamais, ni même de l' ensemble islamique dont le noyau dur, la Ligue arabe, compte dans ses rangs les alliés les plus opérationnels de Washington et ses plus farouches détracteurs. Et l'on pourrait allonger la liste à l'infini : l'Organisation des Etats d'Amérique n'a réussi à imposer nulle neutralité au Chili ou au Canada (adieu Commonwealth au passage..), dont les gouvernements se sont déclarés contre la guerre, pour ne rien dire de l'OUA. Que reste-t-il des rêves de la diplomatie multilatérale ? Rien. C'est le triomphe posthume de Monsieur de Norpois : que va faire Londres ? Et Paris ? Et Berlin ? Et Moscou ? Et le Grand Turc ? On se croirait revenu sous les grands lustres du Congrès de Vienne.

Rien ne change sous le soleil, mais le grand soleil des évidences a le don d'effrayer les esprits simples. Depuis des mois, au Parlement européen, les partisans de l'Europe supra nationale vont répétant que l'Union va finir par trouver une position commune, sinon entre les gouvernements, du moins entre les vaillants représentants des peuples. La dernière en date des tentatives de ce genre eut lieu le 27 mars dernier, le Parlement européen étant réuni, dans l'indifférence générale, comme d'habitude, pour voter une résolution sur l'Irak. L'affaire avait mal commencé : lors du débat on entendit un orateur vanter "la salutaire opération anglo-américaine" et le suivant célébrer "la vaillante résistance du peuple irakien", chacun recevant son lot d'applaudissements. Les groupes n'étant pas parvenu à adopter une résolution commune, il n'y eut pas moins de cinq projets de résolution. Ce serait bien le diable si l'une d'elles dans le genre filet d'eau tiède, ne serait votée. Patatras ! Aucune n'atteignit la majorité simple. Il fallait s'en féliciter d'ailleurs, puisque plusieurs entendaient instituer un représentant permanent européen unique au Conseil de sécurité, sans que l'on sache quelle eut été la position de ce représentant unique, aussi paralysé que l'ONU elle-même

N'importe, on continuera à parler "d'Europe unie" ; mais on ne peut manquer de faire observer au Président de la République qu'un peu de suite dans les idées lui interdirait de s'engager dans une constitution européenne qui l'empêcherait demain de faire ce qu'il fait aujourd'hui avec tant de succès, redonnant d'un coup une voix et un sens à la France. Il est vrai qu'assumer la politique de la France paraît inconcevable à beaucoup. Pour d'autres c'est un simple devoir, et un honneur.

 

Paul Marie Coûteaux