Marais et bocages
Valeurs Actuelles, mai 2003
Voici bientôt trente ans, la France portait au sommet de lEtat
Valéry Giscard dEstaing, lequel choisissait Jacques Chirac comme
premier ministre. Ce tandem connut des heures contrastées, mais lun
et lautre, bientôt rejoints par François Mitterrand, convergèrent
sur ce quils estimaient être une nécessité : inclure
la France dans un ensemble fédéral européen quand bien
même jugeaient-ils bon de donner à la chose la forme plus enrobée,
ambiguë et légèrement oxymorique de fédération
dEtats-nations. Placée sous la houlette du même Valéry
Giscard dEstaing, la Convention pour lavenir de lEurope met
actuellement la dernière main à une fière Constitution,
dont le préambule annonce clairement la vocation fédérale.
En 2004, la boucle sera ainsi bouclée.
Car laffaire est faite. Il est dailleurs frappant que ce soit cette
fois les plus européistes qui lancent lidée
dun référendum en France : après Valéry Giscard
dEstaing, Jean-Pierre Raffarin sy est montré favorable («
Je ne serais pas choqué si on consultait les citoyens », a-t-il
déclaré le 9 mai dernier). Cest quils sont assurés
de le gagner, et cela pour trois raisons au moins.
La première est que le texte constitutionnel qui sera définitivement
arrêté, nous dit-on, le 21 juin au sommet de Salonique, paraît
ménager suffisamment les souverainetés nationales pour rallier
la masse des hésitants. Il limitera sans doute les ambitions de la Commission
de Bruxelles et énumérera les compétences qui resteront
dévolues aux Etats, lesquelles dépasseront certes lentretien
des archives tout en réservant à lUnion lessentiel,
à commencer par la politique étrangère, confiée
à un ministre européen doté de compétences considérables.
Son titulaire, qui pourrait être lactuel ministre Vert allemand
Joschka Fischer, serait ainsi le garant de lunité diplomatique
européenne telle quelle sexprimerait par exemple à
lOnu où le siège français, et le veto invoqué
une dernière fois cette année, seraient communautarisés.
Déjà, cette perspective a fait lobjet dun vote favorable
au Parlement européen, le 27 mars dernier étonnamment, la plupart
des élus gaullistes ou UMP ont voté pour ! Ce serait, autant que
linstitution dun président de lUnion, lautre
instrument de cette marche vers le fédéralisme ainsi parachevée
par petites touches sans que jamais en principe les souverainetés nationales
naient été mises en question, du moins officiellement.
Le référendum pourrait être gagné par les fédéralistes
pour une deuxième raison, plus sûre encore : les souverainistes
nont aucun chef de file les prétendants nacceptant même
pas tous cette étiquette, seule capable pourtant de les rassembler. De
ceux qui se dressèrent en 1992 contre le traité de Maastricht,
aucun nest en mesure de mener la bataille nationale. Soit ils ont abandonné
la partie, soit ils sappliquent à navoir nul rapport les
uns avec les autres, dautant moins quils mélangent le combat
national avec leurs marottes particulières, campant si obstinément
dans boutiques ou bocages quon ne voit guère quelle force pourrait
désormais être opposée au vaste marais de la fédération
dEtats-nations.
La souveraineté est dabord un état desprit
Troisième raison, et plus grave encore : les Français semblent
avoir perdu le goût de leur liberté collective, lambition
de faire lHistoire ou tout simplement la capacité de
décider quoi que ce soit ; cest dailleurs sur ce point, capital
entre tous, la dilution du pouvoir en lui-même, de lautorité
en elle-même, de la légitimité en elle-même que porte
la véritable critique des souverainistes, quand bien même ses porte-parole
préfèrent, parce quils sont des hommes politiques, maintenir
le simulacre quest devenue la démocratie lorsque ceux qui passent
pour les détenteurs du pouvoir nen ont en réalité
plus guère
Un Etat enfreint la loi internationale ; un autre tente de le retenir ; et que
croit-on quil advint ? Cest sur celui-ci et nullement sur celui-là
que plane la menace de sanctions, admise par tous comme un châtiment naturel.
Laffaire irakienne la montré : la souveraineté, lindépendance,
la liberté sont dabord un état desprit. Quand il est
perdu, il ne se retrouve guère avant que des circonstances généralement
terribles nen rappellent le prix. A moins que la Providence, une fois
encore
Paul-Marie Coûteaux