Les derniers paysans
Valeurs Actuelles, juillet 2003
Rude saison pour nos campagnes. Depuis le mois d'avril, un grand soleil brûle terres et semis, que nulle pluie ne fait lever : Bruxelles ayant attendu fin juin pour autoriser le secours des jachères, puisqu'il faut désormais une autorisation européenne pour donner de l'herbe aux vaches... Ceux qui répètent que la France officielle demeure ruralo-ruraliste n'ont pas mesuré le sentiment d'abandon qui étreint nos campagnes, où l'on tient pour acquis que l'Europe veut leur mort.
Deux récentes décisions ont transformé l'inquiétude en abattement : le 26 juin, les ministres de l'Agriculture réunis à Luxembourg ont adopté la réforme Fischler, dont la disposition principale engage la politique agricole commune (PAC) sur la voie d découplage, c'est-à-dire des aides accordées aux paysans à condition... qu'ils produisent moins ! Plus qu'une réforme, c'est une révolution, au moins morale. La raison ? L'Europe produit trop. Quelques jours plus tard, le Parlement européen levait le moratoire sur les OGM, dont même les partisans reconnaissent que les conséquences environnementales, actuellement à l'étude, demeurent inconnues... Motif invoqué par les lobbyistes de la firme américaine Monsanto : il faut produire davantage pour "nourrir les pays du Sud" !
Nulle rationalité à tout cela, sinon très politique : si le président de la République a abandonné la PAC, ce n'est pas seulement, comme on le répète avec malveillance, parce que la clientèle paysanne se réduit à mesure des "réformes" (voici dix ans, celle du commissaire Mc Sharry, a abouti à la suppression d'un quart des exploitations). C'est surtout parce que nous avons accepté que les décisions agricoles soient prises à la majorité et que, l'Italie et l'Espagne ayant quitté le front du refus formé à Berlin en 1999, la France est minoritaire face à une Allemagne qui, encouragée en sous-main par les Etats-Unis, a peu à peu réussi à retourner la majorité. En somme, nous n'avons pas cédé, nous avons simplement subi le fait de n'avoir plus en matière agricole de souveraineté.
De même, la levée du moratoire sur les OGM était inscrite dans le pouvoir reconnu à l'OMC, laquelle s'apprêtait à condamner l'Europe pour infraction au libre-échange.
La France n'a pas abandonné son agriculture, certes ; mais elle a abandonné en cette matière sa souveraineté qui seule permettait de la défendre.
Pour une exception "agriculturelle"
Il est faux de croire que c'est par nécessité naturelle que l'on met en friche nos campagnes : on y consent par suite d'un rapport de force doublement défavorable, d'une part de la France en Europe, d'autre part de l'Europe qui se minore elle-même, ou se défend mal face aux Etats-Unis. En réalité, tout ce que l'Europe perd en parts de marché, ce sont les Etats-Unis qui le gagnent. Dans un livre très documenté, "La Faucille ou le McDo", Jean-Claude Martinez prend plusieurs exemples, dont celui du lait : en 1984, la France accepta l'injonction de Bruxelles imposant des quotas laitiers en raison, disait-on, d'une surproduction mondiale ; les paysans français ayant réduit leur production de 12 %, 126 000 producteurs laitiers disparurent en quinze ans. Dans le même temps, la production laitière des Etats-Unis augmentait de 13, 5 %. "Il y a deux grandes puissances agricoles dans le monde : la France et les Etats Unis ; pour ces derniers, c'est inacceptable", conclut Martinez.
Ne pourrions-nous instaurer une exception agriculturelle ? Telle est bien la question : retrouver une marge de souveraineté ou laisser en friche la majorité de notre territoire. Accablés aujourd'hui, les paysans français pourraient bien se montrer fort en colère à la rentrée.