Dépense et impuissance publiques
Valeurs Actuelles, septembre 2003

 

Depuis des années, un homme courageux, Philippe Marini (UMP), rapporteur général du budget au Sénat, tire la sonnette d'alarme sur un sujet, la hausse de la dépense publique, dont gouvernants et gouvernés refusent de mesurer la gravité : on préfère enfouir la tête dans les sables des déficits pour ne pas avoir à une situation qui paralyse nos forces vives, enlise l'Etat, et littéralement énerve le pays, au sens où elle le prive de son nerf principal, la liberté. Hélas!, il faut que le rappel vienne de Bruxelles, au nom du pacte de stabilité, engagement discutable, mais bel et bien souscrit par la France.

Dans son rapport du 18 juin dernier en vue du débat d'orientation budgétaire pour 2004, Philippe Marini décrit avec une accablante précision l'état des finances : le déficit des administrations publiques qui atteignait déjà 1,5% du PIB en 2001, a doublé en 2002 pour atteindre 3,1% et sans doute,3,5% du PIB en 2004. Au total, la dette publique représenterait 61,5% du PIB en 2004. Situation explosive, qui rappelle les dernières années de l'Ancien Régime, ou de la IVème République…

Cependant, la solution consistant à diminuer la dépense est, à modèle politique inchangé, aussi incantatoire que l'est depuis quinze ans l'engagement de baisse de la fiscalité globale : car la fuite dans la dépense publique et l'inflation fiscale sont inhérentes non pas à l'action des gouvernements, mais à leur inaction, on veut dire leur impuissance à réformer, et surtout, à sortir des carcans idéologiques dans lesquels ils ont eux-mêmes enfermé l'Etat -l'abandon de pans de souveraineté aux instances européennes, justement, mais aussi la culture du dialogue qui suppose tant de concessions, et l'incapacité à corriger l'esprit de facilité dans lequel glisse depuis trente ans notre civilisation. Il en va du gouvernement comme de l'éducation des enfants : faute d'autorité, on dépense. Cet été l'illustra jusqu'à l'accablement.

Au malaise enseignant, on répond par de nouveaux crédits, alors que le nombre de scolarisés diminue, et que ce fameux malaise est à l'évidence psychologique, tenant au refus de transmettre un héritage et d'exercer, au nom de cet héritage, une autorité -encore faut-il, pour ce faire s'accepter soi-même, et sa civilisation, ce qui n'est plus le cas, hélas, de bien des enseignants, acharnés à la ridiculiser… Ainsi des intermittents du spectacle, lesquels, en prétendant parler au nom de la Culture universelle, la mesurent au douteux étiage de la dépense culturelle -tout comme leur ministre de tutelle, ou de curatelle, qui n'est plus que ministre des subventions. L'affaire Trintignant révéla que la fuite en avant budgétaire n'était bien souvent que le symptôme d'un défaut d'autorité publique : si les sociétés télévisuelles ne produisaient pas à l'étranger (un téléfilm sur Colette en pays balte, où elle n'alla jamais ! ), les intermittents auraient moins besoin de ruineux palliatifs.

De même la catastrophe paysanne : un ministre bien intentionné, Hervé Gaymard, peut bien tenter d'y pallier par de nouvelles "aides", mieux eût valu ne pas accepter que la politique agricole commune soit désormais soumise à la règle, non plus de l'unanimité, mais de la majorité, et donc livrée aux diktats de l'OMC, acceptés tels quels par la majorité de nos partenaires : cet abandon de notre souveraineté alimentaire coûtera cher, non seulement à nos terroirs, mais aussi au budget de l'Etat, et des régions.

De même la situation des personnes âgées, mise en lumière par la canicule, ne sera pas résolue par de nouvelles dépenses (comme l'éducation nationale, ce secteur est déjà fort doté!) mais par la reconsidération de l'essentiel : la solidarité sociale doit d'abord être assurée par la famille; c'est ce fusible traditionnel qui a sauté, et le spectacle ahurissant de corps abandonnés par leurs proches montre à quelle situation de barbarie nous revenons -perdant le combat d'Antigone, cette obligation absolue d'enterrer nos morts qui est le premier degré de la civilisation. Quelle accusation pour une génération qui cache par l'argent son refus des responsabilités élémentaires! Mais cette politique de gribouille n'est pas éternelle ; tôt ou tard, l'argent finit par manquer. C'est l'heure de vérité -elle sera terrible, plus tôt qu'on ne croit.

Paul Marie Coûteaux