Si c'est pas malheureux !
Valeurs actuelles, chronique n° 4
Dans les années 60, Tintin avait, comme on sait, un grand rival international, qui sappelait Charles de Gaulle ; mais il avait aussi un rival national, lequel se nommait Bibi-Fricotin. Cest ainsi que, au petit garçon qui apprenait alors à lire, on avait offert un album plein de promesses intitulé " Bibi-Fricotin en lan 2000 ". On y voyait des choses merveilleuses : dans la rue, inutile de marcher, il y avait partout des tapis roulants, et de petits appareils en forme de sac à dos permettaient même aux simples mortels de voler ; pour se nourrir, il suffisait davaler de jolies pillules colorées qui assuraient une bonne santé éternelle. Et tout à lavenant : la science et la technique assuraient enfin le paradis, et ce paradis sappelait lAn Deux Mille.
Une génération plus tard, patatras ! On la dit, mais il ne faut pas cesser de le répéter tant la chose constitue lessence du moment historique que nous sommes en train de vivre : la fin de ce vingtième siècle qui fut un véritable fruit confit de modernisme, est marqué par des astres qui ramènent plutôt au Moyen-Age : la pluie, le vent, la tempête de ces dernières semaines ont fait écho au grand évènement de lété, cette éclipse de soleil qui mobilisa toute une population guettant, nez en lair comme des adorateurs antiques du Soleil, le grand effroi dune nuit qui sans lui, pourrait si facilement être éternelle. Adieu tapis roulants, tapis volants et pillules magiques de la modernité une cinglante mer nous a jeté au visage les vrais remugles de la modernité, lindécrottable goudron dune marée aussi quest en train de le devenir limage de la technique et du " progrès moderne ".
Pour célébrer le deuxième millénaire du Messie, voici les créatures brutalement rendues à la condition humaine et, pour mieux dire, à lhumaine condition. Cela chacun la vu, la compris ou la senti. Ce qui fut moins commenté en revanche, cest le germe politique de ce retournement lequel est pourtant en train déclore de toutes parts. Politiquement aujourdhui, quest-ce qui est neuf ? Exactement le contraire de ce qui létait pour la génération précédente, celle de mai 68. La révolution culturelle qui se déroule sous nos yeux et dont lhistoire retiendra peut-être que le coup denvoi fut donné en août 1997 par léblouissante réussite du voyage de Jean-Paul II à Paris à loccasion des Journées Mondiales de la Jeunesse (il faut lire à cette occasion la très émouvante biographie que les éditions Lattès viennent de publier sur Jean-Paul II, dernier grand chêne de notre époque) restaure lun après lautre les revendications les plus anciennes. A la réaffirmation du droit à croire en ce qui nous dépasse, le Ciel, droit que lon croyait en voie dextinction voici trente ans, a succédé laffirmation non moins spectaculaire du droit à exercer la plus vieille activité du monde, cest-à-dire à chasser, si exigente quelle donna lieu à la création dun parti politique à part entière ; et voici que dans un même concert, sorte de symphonie pastorale, le retour à la terre baptisé " ruralité " se décline de mille façons, le refus de la " mal-bouffe ", la redécouverte du terroir, jusquà ce Roquefort qui triompha à Seattle à la barbe des puissants. A quoi sajoute lémergence, mot et chose, de la seule nouveauté politique de lheure, le Souverainisme, dont beaucoup ne mesurent pas encore assez précisément, y compris semble-t-il parmi ses promoteurs, quil fait souffler sur notre vie publique un vent si radicalement neuf quil na cure ni de la droite ni de la gauche et balaie semblablement lun et lautre. Le souverainisme va nécessairement de pair avec laccélération de la mondialisation en ce quil renvoie les hommes à la nécessité impérieuse de se situer dans lunivers sur les échelles infinies du temps et de lespace ; il restaure le seul levier par lequel les peuples peuvent participer à la marche du monde, et tenter de jouer un rôle dans lHistoire, et renouer avec les solidarités essentielles, la Nation.
La Nation ! Bien quelle fut disqualifiée sous le vocable légèrement terroriste de " nationalisme ", tour de passe passe que le monde a gobé tel quel sous les feux croisés des trois hystéries qui ont dominé le XXème siècle, le mondialisme marchand, le communisme et le nazisme, unies pour flétrir les traditions nationales sous une opprobe commune, la voici qui resurgit partout sous les traits les plus neufs, y compris à loccasion des intempéries et des avanies récentes, qui virent la France plus solidaire que lon ne laurait cru : on fut heureux, finalement, de se sentir unis et de se serrer les coudes, comme la compris Philippe de Villiers arpentant les plages atlantiques dans son ciré jaune en compagnie de Lionel Jospin. Ce faisant, il semblait comprendre ce que Charles Pasqua avait saisi, semble-t-il avant lui, que le sentiment national emportait les basses branches, celles de droite et celles de gauche, quil recouvrait nos querelles secondaires sous la vieille et fructueuse formule " tout ce qui est national est nôtre ".
" Si cest pas malheureux ! ", répète-t-on à travers la France dévastée ; mais sil faut des tempêtes pour retrouver les voies de la solidarité, de la nation et de léternel archaïque, alors, vive les tempêtes !
Paul-Marie Coûteaux
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