Abracadabrant
Valeurs Actuelles, mars 2004

 

 

On ne mesure pas toujours le degré de hardiesse que peut atteindre le Parlement européen de Strasbourg - Bruxelles qui traite de plus en plus souvent, sous la forme pudique de rapport d'initiative, des sujets qui n'entrent pas dans ses attributions - du moins pas encore, dans l'attente d'une hypothétique Constitution Giscard élargissant ses pouvoirs.

C'est ainsi que, le 23 novembre dernier, la Commission des Affaires étrangères fut saisie d'un projet de résolution du député allemand PPE Laschet, dont le clou était la «communautarisation» des sièges permanents français et anglais au Conseil de Sécurité de l'ONU au bénéfice d'un seul siège qui serait occupé par le Ministre des Affaires étrangères de l'Union, dont ladite «Constitution européenne » prévoirait l'institution prochaine. Pour défendre quelle position d'ailleurs, nul ne le sait très clairement, toutes les hypothèses ayant été possibles lors de la guerre d'Irak, ou même quelques années plus tôt lors de l'affaire des grands lacs, sans parler du Proche-Orient.

En Commission, l'atmosphère était des plus étranges. Outre le Président Elmar Brock, la résolution était défendue au nom du groupe PPE par la bavaroise Madame Doris Pack, secondée pour la circonstance par le président allemand dudit PPE, Hans-Gert Pöttering, non-membre de la Commission mais présent pour la circonstance. Pour le groupe socialiste, la résolution était défendue par un autre allemand, M. Jannis Sakellariou. Face à cette atmosphère fort germanique (et d'ailleurs euphorique car il était évident qu'on entendait là effacer une des dernières primes donnée aux vainqueurs de la seconde guerre), les victimes anglaises et françaises n'alignaient que de maigres troupes : une dizaine de britanniques, dont quatre eurosceptiques déterminés, et deux seuls Français, le général Philippe Morillon (qui se signala par un curieux amendement, d'ailleurs retiré avant le vote, proposant la suppression de tout droit de veto au Conseil de Sécurité), et l'auteur de ses lignes, qui demanda, mais en pure perte, le report du vote. Au total 39 voix pour et 6 opposants.

Pareille bérézina se reproduirait-elle lors du vote décisif en séance plénière le 29 janvier ? J'intervins auprès de Nicolas Dupont-Aignan, qui lui-même alerta les instances de l'UMP, hélas sans grand résultat. Et l'inconcevable s'accomplit : non seulement la résolution Laschet fut approuvée par une large majorité de 367 voix, mais encore, on trouva parmi eux l'intégralité des députés français élus sur les listes UMP (ex-RPR), UDF, socialistes et verts ; seuls s'opposèrent les élus Front national et souverainistes des diverses obédiences - UEN (Pasqua), non-inscrit (Villiers) et les souverainistes français du groupe EDD assortis des "Chasseurs" ; à noter l'abstention de quelques élus communistes français .

Voudra-t-on bien nous expliquer comment les députés UMP et UDF qui ont approuvé la position du président de la République lors de la Guerre d'Irak, position qui s'est appuyée sur notre siège et notre veto au Conseil de Sécurité, votent aujourd'hui sa suppression en sifflotant ? Comment tirer un trait sur ce qui est l'un des derniers atouts majeurs d'une diplomatie française, l'un des points de force de tous les pays francophones à l'ONU et en cas de crise notre meilleur point d'appui ? Faudra-t-il lancer une campagne pour sauver le siège français à l'ONU ? Ou pourrait-on demander plus simplement un peu de suite dans les idées ?

Paul Marie Coûteaux