Dimension francophone
Valeurs Actuelles, septembre 2004

 

Il se passe bien des choses sur le front de la souveraineté au Québec ; ce n'est pas nouveau. Le nouveau c'est que les Français, qui pendant plus de trente ans ont suivi avec intérêt les heurs et malheurs du souverainisme québécois, paraissent s'enfoncer dans une indifférence quasi complète. Signe parmi d'autres : l'abandon de la rencontre annuelle des premiers ministres français et québécois. On a très peu relevé, par exemple, que le net regain de popularité du parti québécois (plus 10 points dans les sondages) s'est traduit cet été par une victoire écrasante du Bloc québécois (BQ) lors des élections fédérales canadiennes. Sur les soixante-quinze sièges dont dispose la Belle Province au parlement d'Ottawa, cinquante-quatre ont été remportés par le BQ. Pour Jean-Marc Léger, l'un des pères du souverainisme québécois, la question de l'indépendance que, fait nouveau, posent désormais certains dirigeants du parti libéral québécois, est plus que jamais dans les esprits au point que le prochain congrès du BQ est consacré à l'adoption d'un projet de Constitution pour un Québec souverain.

Mais n'est-ce pas la francophonie qui se perd dans les brumes ? Quel contraste entre actes et paroles ! Qu'ils soient de droite ou de gauche, tous nos gouvernements communient dans une sorte de bavardage incessant sur la défense de la langue et sur le rôle de la francophonie dans le monde sans que ne suive la moindre politique volontaire, continue, audacieuse. Quant aux actions d'éclat, de celles qui marquent les esprits parce qu'elles sont le signe d'un volontarisme affirmé, rien à l'horizon.

Les bavardages sont d'autant plus choquants qu'ils s'accompagnent d'une lâche soumission culturelle et politique, d'une part à la langue anglaise, peu à peu reconnue comme unique langue internationale, d'autre part à l'hégémonie politique des États-Unis. Il y eut certes, par chance, une ou deux exceptions : en 1993, lors du Sommet francophone de l'Île Maurice, la France lança contre la politique anglo-saxonne le thème de l'exception culturelle, imposant partout un libre-échangisme dogmatique cadenassé par l'OMC ; il y eut aussi plus récemment le "non" de la France à l'invasion de l'Irak. Si au lieu de jouer tous les jours les carpettes devant l'hégémonie américaine, tout en cherchant une absolution dans un sommet ou un colloque, nos élites prenaient la francophonie au sérieux, elles réfléchiraient aux moyens d'insuffler la dimension francophone dans notre politique quotidienne. C'est d'abord une question d'état d'esprit : nos représentants dans les institutions du système de l'Onu, notamment le FMI et la Banque mondiale, ou dans les institutions européennes devraient consulter nos partenaires avant d'arrêter une position et associer la communauté des pays ayant en partage l'usage de la langue française à tout ce qui regarde les grandes affaires du monde.

Que la France ait une dimension continentale qui doit se traduire par une politique de coopération européenne intensive, nul ne songe à le nier, les souverainistes pas plus que les autres. Mais les souverainistes, beaucoup plus ouverts au vaste monde que les européistes obsessionnels, savent aussi que la France a une autre dimension non moins ancestrale, celle de l'outre-mer, dont le volontarisme francophone est à l'évidence pour le XXIe siècle, le seul axe possible en même temps qu'elle est la seule promesse pour la France de demeurer une nation agissant dans le monde, c'est-à-dire libre et souveraine. Voilà qui demande plus que de bonnes paroles.

Paul Marie Coûteaux