Aveux d'impuissance
Valeurs Actuelles, octobre 2004

 

A Constantinople, on appelait "Turcs de profession" les non-musulmans qui faisaient semblant de l'être pour jouir des droits refusés aux dimis. Ils sont aujourd'hui nombreux, au vu du débat qui eut lieu le 6 octobre dernier au Parlement européen, lors de la présentation par Romano Prodi de son rapport favorable à la Turquie.

Pour les uns, il s'agit de conforter, comme le souhaite Washington, l'ensemble occidental par l'inclusion d'un pays dont les Américains font une tête de pont de leur politique proche-orientale et un instrument de leur stratégie d'endiguement de la Russie. Pour les autres, il s'agit de saper un peu plus les fondements chrétiens du continent, de substituer aux traditions proprement européennes le seul critère laïc des droits de l'homme.

Il était remarquable d'ailleurs que ce 6 octobre M. Prodi ait éludé l'aspect culturel, comme si décidément l'Europe n'était qu'une construction juridique détachée de tout héritage (pourquoi ne pas faire entrer l'Australie, nation qui respecte les droits de l'homme ?). Pourtant, même en s'en tenant à l'aspect juridique, la candidature turque serait irrecevable. Cela pour trois raisons que l'auteur de ces lignes développa devant M. Prodi sans obtenir la moindre réponse. D'une part, la question kurde n'est nullement réglée, en sorte que la frontière sud de la Turquie, celle qui distinguera bientôt "l'Europe" de l'Irak, est dépourvue de tout contrôle : comment dès lors appeler frontière extérieure ce qui n'est qu'une passoire ?

Irrésolue aussi la question du génocide arménien : au terme d'une résolution de 1987, le Parlement européen refusait toute négociation avec la Turquie aussi longtemps que n'était pas reconnu le génocide arménien. Rien n'est venu et le Parlement oublie allègrement ses conditions d'antan. Enfin, ni M. Prodi ni le commissaire allemand Verheugen, partisan acharné de la Turquie, n'ont soufflé mot de la question chypriote. En 1974, la Turquie envahissait l'île, État souverain - comme l'était par exemple le Koweit... Nul n'envisagea la moindre rétorsion contre ce bon allié américain. Depuis lors, Chypre est devenue membre de l'Union européenne, ce qui veut dire en clair que la Turquie occupe par la force une portion du territoire de l'Union. Et que fait celle-ci ? Elle ouvre ses portes à l'envahisseur ! Un député chypriote rappela d'ailleurs à M. Prodi que le gouvernement d'Ankara n'avait toujours pas reconnu celui de Chypre. En clair, la Turquie pouvait faire partie d'une Union dont elle ne reconnaît pas l'un des membres !

"J'ai la conviction que l'Histoire tranchera", a curieusement conclu Jean-Pierre Raffarin devant l'Assemblée Nationale, le 14 octobre. Terrible aveu d'impuissance devant une Assemblée qui, vers la fin du débat, ne comptait plus que quinze élus en séance, absentéisme qui reflète la désertion électorale des citoyens. Impuissance collective d'une nation qui, sans oser se l'avouer, sait bien que, avec sa souveraineté, c'est l'Histoire qui lui échappe.

Ce sentiment de dépossession fait un lien, qu'on le veuille ou non, avec la question de la Constitution européenne. Non seulement ses partisans expliquent que celle-ci est encore plus nécessaire pour que l'entrée de nouveaux membres comme la Turquie n'aboutisse pas à la dilution de l'ensemble ; non seulement le mécanisme de pondération dans le cadre de décisions prises à la majorité prendra une allure toute particulière avec la Turquie ; mais encore, et surtout, le récurrent sentiment de dépossession de soi répond à une logique commune au projet de Constitution et à l'élargissement sans fin : après ses fondements politiques que sont les nations, ce sont les fondements civilisationnels de l'Europe que l'on voudrait saper. Mais s'agit-il encore d'Europe ?


Paul Marie Coûteaux