Turquie-Constitution : étrange coïncidence ?
Valeurs Actuelles, février 2005

 

Si M. Sarkozy vient de remettre sur le tapis la question turque, c'est bien parce qu'elle perdure au-delà du sommet européen de décembre.

D'abord en raison de l'atmosphère dudit sommet. On sait que les Vingt-Cinq voulaient maintenir un certain flou sur la date d'ouverture des négociations, fixer une clause de sauvegarde sur la libre circulation des personnes, obtenir un début de déclaration sur le génocide arménien et s'assurer qu'Ankara s'engageait dans une procédure de reconnaissance du gouvernement chypriote. Or M. Erdogan opposa à ces précautions une superbe fin de non recevoir.

Non, il n'acceptait pas que la décision d'ouvrir les négociations restât théorique ; il fallait une date précise : ce fut le 3 octobre. Non, l'Union n'avait aucun droit à réclamer la reconnaissance du génocide arménien. Non, la Turquie n'acceptait pas une entrée au rabais, exigeant d'emblée la liberté d'établissement des travailleurs turcs dans l'Union. Sur tout cela, les chefs d'État cédèrent...

Restait la quatrième question, sur laquelle le Conseil entendait tenir bon : Chypre. Comment la Turquie prétendait-elle se joindre aux Vingt-Cinq alors qu'elle ne reconnaissait pas l'un d'eux ? M. Balkenende, premier ministre hollandais et président en exercice du Conseil, s'en alla tout seul rendre compte à M. Erdogan de cette ultime fermeté. M. Erdogan se fâcha alors pour de bon, se déclarant prêt à décoller avant l'aube.

Après une grande heure de palabres, M. Balkenende appela à la rescousse M. Blair (pourquoi lui ?), lequel opina qu'un simple "engagement oral" pourrait suffire... Il fallut se contenter de cette vague promesse. Ayant ainsi tenu tête aux Vingt-Cinq, M. Erdogan fut accueilli par son peuple aux cris de "Conquérant !", titre qui barra la une de l'Hurriyet.

L'incroyable arrogance de M. Erdogan mit en lumière un fait certain : la Turquie n'entre pas dans l'Union européenne pour y faire de la figuration et entend y mener son jeu, comme la Constitution lui en donne les moyens.

C'était lier le référendum et la question turque : d'abord on n'imagine pas qu'un référendum dans dix ans puisse faire fléchir pareille détermination d'Ankara. Comment demander à un pays de modifier de fond en comble sa législation pénale, civile, sociale et la chose faite, lui refuser l'adhésion ? Ce serait l'explosion ! Ensuite, la Constitution est consubstantielle à l'élargissement pour une raison évidente : plus la mécanique s'étend à de nouveaux pays, plus elle est fragile, et plus il est nécessaire d'en resserrer les boulons par de nouveaux échafaudages institutionnels. Par ailleurs, il faut donner à la Turquie sa place qui, calculée selon son poids démographique, sera la première en nombre de voix au Conseil et de sièges au Parlement (M. Erdogan figurait d'ailleurs sur la photo du Capitole lors de la signature de la Constitution, le 29 octobre à Rome...).

Enfin, le principe de solidarité régionale entraîne de telles dépenses de fonds structurels qu'il faut trouver de nouvelles ressources, alors que les grands États veulent cantonner leur contribution à 1 % du PIB ; il faudra recourir à l'emprunt et à l'impôt direct, ce que seule permettrait la personnalité juridique reconnue par... la fameuse Constitution.

La conjonction Turquie-Constitution n'est donc guère le fruit du hasard...


Paul Marie Coûteaux