Le paradoxe d'un pape
Valeurs Actuelles, avril 2005
Il y a quelques jours, une émission de télévision plébiscitait Charles de Gaulle, considéré par les Français comme le plus grand homme de l'Histoire. Étonnant paradoxe quand on songe que depuis trente ans les mêmes Français votent pour des partis dont le programme commun, si l'on peut dire, est l'effacement de l'autorité de l'État et le démantèlement de la souveraineté au bénéfice de structures supranationales.
Même paradoxe avec Jean-Paul II : rarement vit-on émotion si universelle. Pourtant, combien de ces coeurs émus acceptent les rappels d'un homme qui ne cessa de s'opposer à l'avortement, à la contraception et à l'indistinction des sexes, rappelant qu'hommes et femmes ont des fonctions distinctes dans la famille et la société ? Quel contraste entre la vénération dont Jean-Paul est aujourd'hui l'objet et notre pauvre monde, où ceux qui suivent ses préceptes préfèrent se taire !
Dans son dernier ouvrage, Jean-Paul II relevait parmi les formes de violation de la loi de Dieu "les pressions du Parlement européen pour que soient reconnues les unions homosexuelles". Mais quand le commissaire pressenti, Rocco Buttiglione, dit la même chose devant le même Parlement européen, c'est aussitôt une levée de boucliers et bien rares sont ses défenseurs...
Peut-être pareille contradiction s'expliquerait-elle par une opposition franche de l'Église, non à l'Europe mais aux institutions de l'UE. Après l'affaire Buttiglione, et le refus, par la Convention chargée d'élaborer une Constitution, d'inclure les racines chrétiennes dans son Préambule, après le triple "oui" donné voici quelques mois par la Commission, le Parlement et le Conseil à l'entrée de la Turquie, on comprendrait que le clergé donne de la voix, d'autant que, sur ce sujet crucial qu'est la nation, Jean-Paul II fut constamment net et clair. Le 2 juin 1980, devant l'Unesco, il lançait : "Veillez par tous les moyens sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque nation en vertu de sa propre culture (...) Ne permettez pas que cette souveraineté fondamentale devienne la proie de quelque intérêt politique ou économique".
Sans cesse, il martela sa foi dans la souveraineté, l'un de ses mots favoris, c'est-à-dire la nation, dont il disait qu'elle était "la grande éducatrice des hommes". Et d'ajouter : "On ne peut comprendre l'homme en dehors de cette communauté essentielle qu'est la nation (...), la plus importante pour l'histoire spirituelle de l'homme". Et, certes, ce pape polonais, dont la résistance s'est, comme celle de De Gaulle, arc-boutée sur l'idée nationale, savait de quoi il parlait quand, recevant en 1994 le président du Parlement européen, il le mettait en garde contre la disparition des souverainetés, qui sont les meilleurs remparts aux totalitarismes.
Or on voit une conférence épiscopale européenne, la Comece, prôner le "oui" à une Constitution qui éliminera définitivement lesdites souverainetés ! On aimerait que les évêques français restent sur la réserve, à l'image de l'épiscopat espagnol en février dernier, ou de Mgr Brincard, évêque du Puy-en-Velay, qui rappela que "l'épiscopat ne peut pas donner de consigne de vote", d'autant que cette fois la question est cruciale.
Ecoutons donc Jean-Paul II, ou faudra-t-il croire que les grands hommes sont chargés, pour les petits, non pas de les élever mais seulement de leur faire croire qu'ils sont grands à leur place ?
Paul Marie Coûteaux