Un non de principe
Valeurs Actuelles, mai 2005
Que retenir de cette campagne ?
D'abord, une étonnante convergence, de Villiers à Fabius, de Chevènement à le Pen, autour de ce que l'on pourrait appeler les cinq môles de la politique séculaire de la France : l'État, la Nation, la distinction spirituel-temporel, la légitimité populaire, le primat du politique.
- L'État. Tous ont récusé, sous le nom controuvé de "libéralisme", la réduction à presque rien de la Loi, comme de toute intervention dans la vie économique, si nécessaire depuis Philippe le Bel ou Colbert : visé par tous, l'absurde principe de concurrence non faussée, qui aujourd'hui interdirait Airbus ou Ariane, empêcherait les États de mener, chacun pour sa part ou en coopération, une politique industrielle et commerciale seule capable d'enrayer la désindustrialisation du continent.
- La nation. Tous les non refusent d'inscrire notre politique étrangère et notre défense dans les cadres de l'Otan. L'attelage hétéroclite qui jadis avait fait avorter la CED réaffirme le principe des Nations unies, seule façon de prémunir le monde, ses richesses, ses équilibres, la diversité de ses peuples contre l'ubris de l'empire absolu.
- La distinction du spirituel et du temporel, vieux principe d'inspiration biblique perdure à droite comme à gauche sous le nom flou de "laïcité" : on ne s'étonne pas que les islamistes votent oui, comprenant le parti à tirer d'une Constitution qui coupe l'Europe de ses "racines chrétiennes" aux fins d'ouvrir la porte à la Turquie.
- La souveraineté populaire. D'accord, les non le sont aussi pour condamner l'omniprésence de la Commission non élue, sans lien avec aucun gouvernement issu des suffrages. Au couple qu'elle forme avec la Cour de justice de Luxembourg, laquelle sortira renforcée de l'incertitude juridique née de tant d'imprécision, les non opposent les couples Conseil-Parlement, États et peuples, sans lesquels nulle entreprise aurait la moindre légitimité populaire.
- Le primat du politique, principe français par excellence, inspire un même refus d'un texte qui coule une fois pour toutes dans le bronze la politique de vingt-cinq ou trente États exposés à tant de défis contradictoires.
Mais, in fine, par-delà tant d'arguments et de bruits, c'est une autre voix qui surgira, toujours tue, toujours retrouvée : contre une sorte de oui ressenti comme un fataliste acquiescement au monde tel qu'il va a ressurgi ici ou là ce que M. Fabius appela, devant l'académie du gaullisme, la "vocation universelle de la France", une France qui déborde d'une Europe en somme trop petite pour elle, et qui, face aux deux autres universalismes du jour, le matérialisme américain et le dogmatisme islamique, livre partout les principes spirituels dont elle demeure la fille, la tradition humaniste qui fait d'elle, aux yeux de tant de peuples, la gardienne de l'humanité de l'Homme, un combat spirituel au sens strict du terme.
De quoi sera-t-il question au fond, dans le secret de l'isoloir ? De la France,
héritage dont nous ne sommes pas propriétaires mais furtifs dépositaires
; d'oubli ou de gratitude, de méfiance ou de confiance - en somme, comme
toujours, d'amour.
Paul Marie Coûteaux