Quelle légitimité après le 29 mai ?
Valeurs Actuelles, juin 2006


Il y a quelques jours, les sommités européennes se sont réunies à Bruxelles pour "faire le point" au bout de l'année de réflexion qu'elles s'accordèrent en juin 2005 après le non français à la Constitution européenne. Sommet à vrai dire désenchanté : ladite réflexion n'a abouti à rien et, comme le dit le premier ministre luxembourgeois, M. Juncker, " tout le monde réfléchit et c'est bien ce qui explique le désastre " (Le Figaro du 25 mai). La seule décision prise fut... une nouvelle année de réflexion. En réalité, tout le monde attend la présidentielle française, tant s'impose l'évidence que tout désormais dépend des Français - démenti infligé à ceux qui allaient répétant qu'un vote négatif nous mettrait sur la touche alors qu'ils obsèdent littéralement tout Bruxelles.

Le pire est que le non français a fait école : en Hollande, mais également en Grande-Bretagne, où il n'est plus question de ratifier par quelque procédé que ce soit, référendaire ou parlementaire ; puis en République tchèque, dont le président Klaus répète qu'il ne signera jamais un texte qui aliène la liberté retrouvée de son pays ; en Pologne, dont les nouveaux dirigeants s'affirment farouchement opposés au principe même d'un nouveau texte ; sans parler des sondages réguliers qui, en Suède comme en Finlande, révèlent qu'une très nette majorité voterait également non, ni les non moins réguliers Eurobaromètres qui partout pointent les progrès des eurosceptiques. Le 17 mai, Libération révélait d'ailleurs que, en France même, 10 % de ceux qui ont voté oui le 29 mai voteraient non aujourd'hui, tandis que seulement 1% de non regrettent leur choix - en somme le non serait aujourd'hui à 58 %...

Dans ces conditions, beaucoup s'étonnent à Bruxelles que la représentante du gouvernement français, Mme Colonna, fasse preuve du plus grand activisme pour relancer le processus constitutionnel. Cédant à ce que beaucoup nomment avec ironie la "mémorandia française", Mme Colonna propose un jour l'abandon de nouveaux pans de compétences tranchées à l'unanimité, un autre jour l'extension des pouvoirs de M. Solana, ancien secrétaire général de l'Otan et aujourd'hui représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère, comme si notre gouvernement se croyait obligé de surenchérir dans la course à la supranationalité. Ainsi, non seulement Jacques Chirac et ses ministres n'ont nullement songé à un plan B qui ménagerait à tout le moins l'électorat majoritaire, ce qui paraissait être de leur devoir, mais ils renchérissent : on se demande au nom de quelle légitimité...

La légitimité, toujours elle ! C'est peu dire que, depuis le 29 mai 2005, celle de nos gouvernants est atteinte, si faible désormais que presque aucun gouvernement ne semble possible - c'est ainsi sans doute qu'il faut lire l'année écoulée… Tonitruant biographe de Jacques Chirac, M. Giesbert a sans doute raison de dater du 29 mai la fin de son règne.

Mme Merkel a pourtant répété, le 6 juin à Rheinsberg, qu'elle relancerait le processus constitutionnel dans un an, en fin de présidence allemande, en reprenant un texte proche du précédent avec l'espoir qu'il serait ratifié sous présidence française en 2008. C'est miser ouvertement sur l'élection du très europhile Sarkozy pour donner autour de l'axe Rome-Berlin un élan à l'Europe nouvelle ; mais se poserait derechef en France l'insubmersible question de la légitimité...


Paul Marie Coûteaux