Au nom de l'Europe...
Valeurs Actuelles, septembre 2006


Le titre V du traité de Maastricht (dont la monnaie unique n'était pas le seul objet ) fait obligation aux Etats de n'arrêter aucune position diplomatique qui n'ait été soumise à la délibération de tous les Etats membres en vue de définir une " position commune ". Quinze ans plus tard, chacun constate que les Etats ne cessent d'enfreindre cette obligation. Ainsi au Liban : il fallut attendre trois semaines après le début des bombardements pour que les ministres des Affaires étrangères se réunissent, et ce ne fut que pour constater leurs désaccords. Londres avait déjà écarté toute règle communautaire en suivant Washington, infraction passée inaperçue tant l'alignement paraît être la seule politique naturelle de l'Union européenne.

On comprend mal, dès lors, les scrupules de Jacques Chirac réclamant une position commune européenne alors que, le mandat de l'ONU clarifié, rien ne s'opposait à l'envoi de 5000 soldats proposé début août ; on tergiversa tant que, menant, elle, une politique toute nationale, l'Italie (il est vrai plus en cour à l'OTAN) s'engagea résolument, au point de faire figure de chef de file : son contingent est le plus nombreux, et c'est elle qui commandera bientôt la force multinationale...

Tout à son rêve d'unité européenne, Paris ne cesse de brouiller ainsi les lignes de sa politique traditionnelle. Alors que beaucoup d'éléments plaident pour un rapprochement avec Damas, partenaire difficilement contournable de la stabilité libanaise, ce que finissent par admettre les chrétiens libanais eux-mêmes, le Général Aoun compris, nous avons par pur conformisme avalisé une interprétation non prouvée de l'assassinat du premier ministre Hariri (à l'évidence ce crime n'a pas profité à la Syrie, pas davantage que le retrait de celle-ci ne s'avère profitable à la sécurité du Liban), gâchant ainsi nos cartes dans une région où la France, si elle restait indépendante, pourrait garder un rôle prééminent.

Même chose au Congo : c'est dans l'indifférence générale que s'y est déployé en juin un dispositif militaire dit européen, destiné à " sécuriser " l'élection présidentielle. L'"Euroforce" compte 850 soldats français, 500 allemands et 100 polonais. Le ministre allemand de la Défense a justifié sans excessive pudeur la participation de Berlin : "La stabilité dans des régions riches en matières premières sert aussi notre économie", a-t-il déclaré devant le Bundestag… Si la situation s'envenime entre les deux tours, la France ne pourra plus jouer son rôle traditionnel d'arbitre et d'autant moins que la force européenne doit agir en "concertation" avec la mission de l'ONU (la MONUC), elle-même dirigée par un ancien ambassadeur des Etats-Unis à Kinshasa….

Quand la France osera-t-elle de nouveau agir en son nom ? En plusieurs lieux de la planète, en particulier dans ce monde francophone qui est l'autre de ses solidarités fondamentales, elle en a les moyens ; elle en aurait donc le devoir.

P.S. : Ce 4 septembre, la commission des Affaires étrangères du Parlement européen approuve un rapport relatif aux " progrès accomplis par la Turquie sur la voie de l'adhésion ". Abdications en chaîne : un simple amendement rappelant que la Turquie occupe toujours illégalement un territoire d'un Etat membre de l'Union (Chypre) est rejeté ! Même sort réservé à un amendement demandant de reconnaitre le génocide arménien, un autre exigeant l'application des décisions de la Cour européenne des droits de l'homme (dont 170 ont conclu à une violation par l'Etat turc) … On se félicite en revanche que le premier paquet des 35 chapitres déjà négociés ait été clos avec succès le 12 juin dernier ! Alors que la Turquie ne fait aucune concession sur aucun sujet, tout pousse à l'accélération des négociations ! Nous en reparlerons.

Paul Marie Coûteaux