La francophonie sans la France ?
Valeurs Actuelles, octobre 2006
On aura retenu peu de chose du sommet francophone réuni il y a quelques
jours à Bucarest : une querelle entre Jacques Chirac et le président
libanais, une succession de résolutions humanitaires, voilà tout
ce qui aura intéressé (et encore) une presse française
fort indifférente.
Or, réunissant pas moins de cinquante-six États, le sommet de Bucarest a témoigné du dynamisme croissant d'une francophonie certes attaquée dans ses bastions anciens (principalement en Europe), mais fort dynamique dans des territoires jusqu'alors peu réceptifs, comme l'a récemment montré dans son article Axel Maugey (Valeurs Actuelles du 7 juillet 2006). Comment expliquer le contraste entre cette vitalité et notre désintérêt ? Faut-il croire que, comme l'a dit un délégué avec un humour de plus en plus grinçant, " la francophonie se fera de toute façon, souhaitons seulement que la France ne s'y oppose pas " ?
La francophonie sans la France ? Cela ne se pourrait pas : d'abord parce que notre pays finance à lui seul la moitié des programmes francophones, sans parler des sommes encore rondelettes (mais en diminution constante) que le Quai d'Orsay consacre à l'enseignement du français ; surtout parce que, depuis les premiers âges de son rayonnement, le français est indissociable des principes politiques et diplomatiques de la France, de la richesse de sa production intellectuelle, de ses arts, de ses laboratoires, de ses universités, et par-dessus tout d'une civilisation où le monde perçoit, qu'on le veuille ou non, l'un des derniers reflets d'un manière tant soit peu distanciée, littéraire, critique et peut-être même aristocratique de vivre, de croire, de penser et d'être. Si la langue française connut l'exceptionnel rayonnement qui l'accompagna tout au long de son histoire, ce n'est point seulement à cause d'une action concertée - en partie politique et militaire, certes, tant il est vrai que toute langue est portée par la puissance, comme le prouva encore le triomphe de l'américain au XXe siècle - mais en ce qu'elle symbolise un pays radicalement différent du modèle dominant, fournissant les mots de passe, les principes, les images et les rêves d'une sorte de réseau de résistance, actif, combatif, sûr de lui, de son avenir et de sa mission. Pour rayonner, il suffirait à la France d'accepter d'être la France
Justement, être français dans la pleine acceptation de nos héritages
culturels, ou spirituels, est bien ce que nous n'osons plus, ou que l'obligatoire
"moraline" de la culpabilité n'autorise pas. Si nous affichons
tant d'indifférence pour la francophonie, c'est qu'elle sonne comme un
immense rappel du monde à nous-mêmes en un temps où, justement,
de nous-mêmes nous ne voulons plus entendre parler autrement que pour
nous couvrir d'opprobre - où quiconque veut être et parler français
est immédiatement suspecté de réaction, ou pire. C'est
bien ce malaise qui explique que nous nous fuyions nous-mêmes et mettions
tant d'absurde application à parler américain à tort, et
souvent de travers. Tandis que triomphe le culte de la honte, du déshonneur,
de l'infidélité à nous mêmes et à nos héritages,
le rappel du monde francophone à ce qu'elle se doit n'est plus pour la
France une simple chance, mais la plus décisive, et peut-être la
dernière.
Paul-Marie Coûteaux vient de publier " Etre et parler Français
" aux éditions Perrin.
Paul Marie Coûteaux