Faut-il rendre possible le financement public des mosquées ? NON
Valeurs Actuelles, mars 2007

Le financement des mosquées sur fonds publics est déjà une réalité, du moins si l'on comprend les fonds étrangers. Y joindre des crédits publics français permettrait-il un meilleur contrôle ? Rien n'est moins sûr : financés de tous côtés, de magnifiques édifices voués au culte musulman pourraient un jour parsemer le sol français. Est-ce admissible ? Et peut-on, de toute façon, parler de contrôle public sur une religion ? A l'évidence, la thématique de la laïcité est bien courte sur le sujet, surtout si on la comprend dans le sens qu'a imposé l'idéologie laïciste depuis un siècle, c'est-à-dire comme séparant, voire opposant, vie publique et vie religieuse, cette dernière cantonnée à la sphère privée.

Cette conception restrictive de la laïcité intervient, comme trop souvent dans le débat politique de l'heure, bien trop en aval de la problématique générale à laquelle elle se rattache : la vraie question est celle de la civilisation et plus précisément de la civilisation française. Celle-ci ne repose pas sur la séparation du spirituel et du temporel mais sur leur distinction, en germe dans la politique française depuis ses premiers âges, dès le très savant "jeu de rôles" entre Rémi et Clovis lors du baptême de 496. Depuis lors, chacun nourrit l'autre et simultanément chacun limite les emportements de l'autre, et cette complicité, si elle fut la source de nombreux conflits, n'en fut pas moins féconde, forgeant à la longue une civilisation propre.

C'est un bien lourd tribut que nous payons depuis 1905 à la conception intégriste de la laïcité qui, tendant à faire croire que la France est une oeuvre politique "séparée" de l'oeuvre civilisationnelle, finit par laisser celle-ci s'étioler, ne serait-ce que parce qu'une grande partie de son patrimoine artistique, littéraire et philosophique est indissociable d'une religion précise, le christianisme. C'est finalement toute la civilisation que nous serions amenés à abandonner si nous ne reconnaissions pas que la civilisation française est indissociable du christianisme, y compris dans sa dimension rationnelle, Benoît XVI ayant magnifiquement montré à Ratisbonne que la manière chrétienne de penser est héritière du logos grec. Et n'est-ce pas au fond ce souci de civilisation que la version moderne du laïcisme nous inciterait à abandonner comme le révèle son remplacement par le mot de société, plus neutre, certes, mais oh ! combien plus pauvre !

Comme l'a montré Rémi Brague en plusieurs de ses ouvrages, une civilisation n'est rien d'autre que le long processus tendant à faire passer l'homme brut à un homme capable de vivre avec ses proches, à devenir civil, peu à peu civilisé, processus dont les instruments sont divers : la langue, le droit, les principes réglant la vie sociale, dont les principes politiques, mais aussi les manières communes de vivre, de sentir, de comprendre le monde et la vie, la plus grande part de celles-ci étant inspirée par un certain rapport à ce qui dépasse l'homme, finalement à des principes philosophiques indissociables du religieux. "Que serions-nous sans le secours de ce qui n'existe pas ?" demandait Valéry. Comment veiller au processus de civilisation sans entretenir tous les mythes et les représentations, les valeurs et les principes qui la fondent et qui sont pour la plupart d'entre eux d'inspiration religieuse ? Et comment ne pas voir que l'abandon de ce souci de cohérence civilisationnelle signe la déliquescence de la sociabilité, mais aussi de la créativité et même de la souveraineté, le déracinement des migrants, tant choyé par les modernes, finissant par imposer le déracinement général, le tout menant à un processus de décivilisation, voire de rebarbarisation du monde, où se perd peu à peu l'humanité même de l'homme ?

Il est donc aussi absurde d'opposer religion et civilisation qu'il serait absurde d'opposer la religion à l'Etat qui naît d'elle, vit d'elle et dont, au nom même du Bien public, la mission consiste d'abord à la défendre et à la perpétuer.

Je revendique donc, au nom de la cohérence de la civilisation à laquelle j'appartiens, une préférence religieuse : non, au regard de ce qui a fait la France et les Français, il n'y a pas égalité des religions. Conséquemment, il ne saurait y avoir d'égalité de devoirs de l'Etat envers les cultes. Certes, la question se pose aujourd'hui du fait de migrations incontrôlées : mais outre que celles-ci ne devraient pas dépasser une certaine mesure, atteinte depuis longtemps, on voit mal que le processus d'intégration puisse se faire si les pouvoirs publics eux-mêmes placent sur un pied d'égalité les cultes de référence et ceux des migrants.

Qui ne voit d'ailleurs que les religions chrétienne et musulmane ne sont pas non plus à égalité au regard de cette laïcité absolutiste qui prétend séparer spirituel et temporel ? Les différentes formes de christianisme, tout comme le judaïsme, l'acceptent, tandis que l'islam ne la comprend guère. Pour les laïcistes les plus invétérés aussi, il serait naturel de prôner par conséquent une préférence religieuse...

Paul Marie Coûteaux