La saison des discours
Valeurs Actuelles, mai 2007
On croyait les Français désabusés, lassés de politique, dégoûtés des élections et des élus. L'intérêt subit pour les discours et l'étonnant taux de participation ont révélé qu'il n'en était rien. Que se passe-t-il ? Ceci simplement : d'un seul coup, la majorité silencieuse qui ressassait, comme en cachette, les valeurs classiques, l'attachement à la France, à sa pleine mémoire, à sa mission dans le monde, la certitude qu'il n'est de richesse que par le travail, d'éducation que par la discipline, d'ordre public que par l'autorité, et de prospérité économique et sociale que par l'action ordonnée et volontaire de l'Etat, le "pays réel" en somme a découvert qu'il se pouvait porter au pouvoir un homme qui parlait comme lui.
Cela ne s'était pas vu depuis trente-trois ans, depuis que Valéry Giscard d'Estaing, mêlant au libéralisme un libertarisme porté par le souffle anarchisant de Mai 68, s'était lancé dans une modernité qui, de surenchère en surenchère, finit par tourner à la négation, voire à la haine de soi. Largement terrorisée par un aréopage médiatique saoulé de branchitude, montant en épingle des phénomènes marginaux qui ont fini par dominer l'imaginaire collectif, une classe politique médiocre, incapable de volontarisme, s'est ainsi coupée d'une large fraction de la population, laquelle se réfugia en partie dans l'abstention ou le vote protestataire. Ce fut le mérite et la ruse de Nicolas Sarkozy que de comprendre l'étendue de ce divorce, et de le combler par une série de beaux discours qui raccrocha jusqu'aux plus désespérés.
Tel est le secret de son élection. On a vu la première conséquence : servi par un puissant parti et d'innombrables soutiens venus du coeur même du Système, il coupa l'herbe sous le pied de la droite nationale, dont l'électorat a été littéralement siphonné (le couple FN-MNR perdit la moitié de ses voix, le MPF et CPNT plus des deux tiers). La seconde conséquence est à venir : soit l'onction présidentielle métamorphose Nicolas Sarkozy et, des jours de retrait qu'il s'est accordés (comme à Reims, à la veille du Sacre, le Roi passait une nuit solitaire dans le palais du Tau) il sort un homme nouveau décidé à faire corps avec son peuple ; soit il remise les habiles discours de la campagne, persiste à vouloir se faire reconnaître à toute force par les oligarchies mondiales, européennes ou nationales dont il a déjà tant cherché la faveur, fait des concessions à l'idéologie dominante (on annonce déjà des ministres de gauche !) et accélère la supranationalité européenne et atlantique (relançant une Constitution rebaptisée "traité simplifié"), et l'on peut s'attendre à un nouveau divorce entre le pays réel et le pays légal, assorti sans doute de troubles redoublés.
J'aimerais me tromper mais je crois plus probable cette seconde hypothèse. Il fait partie des mécanismes de la post-démocratie, c'est-à-dire d'une société politique dominée par les oligarchies plus que par la vox populi, de faire leur part, de temps à autres, à des paroles agréables aux oreilles du bon peuple. Mais il faut plus : alors que demeurent en place tous les appareillages d'une gauche qui dispose encore de ses relais médiatiques, syndicaux, associatifs divers ; alors que persistent les mécanismes d'une supranationalité à mille visages (Bruxelles mais aussi Francfort, l'OTAN et l'OMC) qui est la véritable source de l'impuissance publique et de la désaffection du politique ; alors que tout le personnage de M. Sarkozy montre une fascination tenace pour la modernité la plus clinquante et pour les puissants du jour, ceux du show-biz, des grandes entreprises et des grandes ambassades, peut-il tenir les promesses de son beau verbe ?
Reste ce point déjà acquis : chemin faisant, des tabous idéologiques
sont tombés, les valeurs classiques sont revenues sur la scène
et, si celui qui les a maniées le temps d'une campagne venait à
faillir, la voie serait ouverte à un patriotisme plus réel tel
que celui qu'a développé, jusqu'à présent en marge,
Philippe de Villiers. S'annoncerait alors à l'horizon ce parti national
que la France retrouve périodiquement au fil de son histoire. Ce serait
dans la ligne des trois coups de tonnerre par lesquels notre peuple a levé
le rideau sur le siècle nouveau : en 2002, l'émergence d'un "populisme"
(ainsi les oligarchies nomment-elles les expressions populaires qu'elles ne
peuvent contrôler) qui fait tache d'huile dans toute l'Europe ; en 2003,
la condamnation de l'invasion de l'Irak ; en 2005, le refus de la supranationalité
européenne. Tout cela a fort inquiété les oligarques, ceux-là
mêmes auxquels M. Sarkozy doit beaucoup, et qui aujourd'hui se rassurent
bruyamment, oubliant un peu vite que pour dompter la France, il faut épouser
toute sa cause, et ses colères.
Paul Marie Coûteaux