Les trois premiers jours
Valeurs Actuelles, mai 2007
Sur l'épisode du Fouquet's et de ses stars, du Falcon "prêté" et de l'escapade de M. Sarkozy sur un yacht au large de Malte, de tout le brillant ou clinquant accastillage dont, à peine déposée la lourde tunique du candidat en campagne, s'est entouré le président de la République, on ne saurait s'attarder ; encore cet univers de jet-set, de voitures et de lunettes à verres fumés, de grosses montres et de gourmettes résonne-t-il étrangement pour qui tient que "le style c'est l'homme" - maxime plus vraie que jamais en ces temps marqués par une dévaluation vertigineuse du goût ; sans doute était-il normal qu'un peuple nourri de shows, de paillettes et des cliquetis du spectacle à bon marché, ait fini par porter à la tête de son Etat un homme à son image. Passons...
Passons, mais ce que l'on nomme le goût, justement, n'est que la forme civile de ce qu'une civilisation tient pour sacré : ici l'affaire devient plus grave. Depuis deux millénaires, la France s'est constituée autour de l'affirmation d'un Bien commun sans cesse réaffirmé par l'Etat capétien, puis républicain contre les intérêts particuliers de tous ordres, hégémonies extérieures, et féodalités intérieures toujours propres à faire prévaloir leur puissance - puissants du jour en général, oligarchies financières en particulier. Tous les grands noms qui firent la France, de Philippe Le Bel jusqu'à ce Napoléon dont on dit que M. Sarkozy le tient pour modèle, n'hésitèrent pas à neutraliser les banquiers trop arrogants ; de Saint-Louis ou Richelieu jusqu'à de Gaulle, tous, siècle après siècle, ont veillé à tenir la dragée haute aux puissants du moment, veillant à l'indépendance de l'Etat comme, à l'extérieur, ils protégeaient celle de la nation : telles sont bien les deux faces de la Souveraineté, l'autre nom de la Res Publica.
Il faut tenir les Grands à la Cour, et non l'inverse. On devinait M. Sarkozy fasciné par les grands du showbiz, par les grandes entreprises et les grandes ambassades, on le savait plus désireux d'être reconnu par eux que de les tenir à sa main. Il est fort malencontreux que les trois premiers jours suivants son élection aient à ce point confirmé que le président de la République restait ce que fut le candidat - et que, loin de prendre la mesure de cette faiblesse, il s'y adonnait sans plus de scrupules ni de réflexion : ce n'est pas seulement que M. Bolloré et ses entreprises aient, contrairement à ce qui a été dit mensongèrement, conclu de multiples contrats avec les divers ministères ces dernières années, et qu'il en convoite manifestement d'autres ; c'est surtout que cette promiscuité, et pour ainsi dire cette solidarité affichée ("il est sur le yacht d'un de ses potes, il n'y a pas de quoi en faire un plat" s'est exclamé M. Thierry Saussez, l'un de ses plus proches conseillers, indifférent aux résonnances du mot " pote ") rompt radicalement avec le souci d'indépendance sans lequel il n'est pas de République française respectable ni respectée.
Voilà qui augure mal de la grâce d'Etat : ce n'est pas encore
la disgrâce, tant les Français ont déjà perdu de
vue les fondamentaux de leur politique traditionnelle ; mais c'est déjà
l'Etat sans grâce.
Paul Marie Coûteaux