4 février, date trois fois historique  
(Valeurs actuelles, 23 janvier 2008)

    
A Versailles, le 4 février prochian, l’année qui devait célébrer le cinquantième anniversaire de la Constitution s’ouvrira par une modification plus que substancielle de ce qui fut depuis 1958 notre texte fondamental, aux fins de l'adapter à ce qui est devenu la nouvelle référence suprême, le droit dit « primaire » en ce que tout le reste en découle, de l’Union Européenne ; c’est européenne que sera désormais notre Constitution, puisqu'il faut bien appeler ainsi un traité de Lisbonne reprennant de l'avis même du Conseil constitutionnel tel qu'exprimé par sa décision du 21 décembre, la défunte Constitution Giscard . Désormais soumise à une norme supérieure, la Constitution de 1958, et avec elle la Vème République, cèdent le pas à un Etat supranational qui, à partir du 1er janvier 2009 fédérera 27 Etats autour d’un gouvernement central et son Premier ministre (la Commission et son Président), d’un Parlement, et désormais d’un « Président de l'Union » ( sans doute Tony Blair) dont la suprématie sera sans doute verrouillée par l'autorité la plus souveraine de toutes, la Cour de Luxembourg, laquelle est chargée de veiller à ce que toute norme européenne (traité, directive, décision de politique étrangère, principes de la Charte dite des droits fondamentaux), s'imposent à toute norme nationale -y compris, donc, ce que l'on n’appelle plus que par habitude « la Constitution de la République française ».

    Ce fait est encore mal percu ; il n’est pas jusqu’à L’Action française qui n’évoque encore « la suprématie de la Constitution nationale », comme si de rien n’était ! Mais, depuis 1992 et le fameux traité de Maëstricht, les "retouches" constitutionnelles se sont tant multipliées  (il y en eut deux fois plus au cours des 15 dernières années que dans les 35 premières !) que ses fameux équilibres se trouvent complètement bouleversés.  Il y eut en 1986 la cohabitation, diarchie à la tête de l’etat qui fut avant tout revanche de l’Assemblée et diarchie de l’Etat ; il y eut en 1997 une dissolution si bien ratée qu’elle en périme la formule même ; en 2001, le quinquennat fit coïncider mandat présidentiel et mandat législatif, les mélangeant finalement, exact contraire de ce qu’avaient recherché le Constituant. Or, chacun de ces « tournants » a discrètement réhabilité la prééminence non pas tant du Parlement que des partis, dont c'était pourtant l'objectif de 58 que de rabattre leur prétention à incarner par eux-mêmes le Bien Commun ; et voici que se périme à présent le référendum, autre arme de la démocratie directe contre les oligarchies partisanes -il est piquant d'observer que le grand remue-méninge de la Commission Balladur, se traduira principalement, outre quelques révérences au pouvoir parlementaire, par la suppression de l'obligation de référendum avant l'admission de tout nouvel Etat dans l'U.E., ce qui ne supprime pas seulement le verrou à l'entrée automatique de la Turquie, ou de tout autre pays, mais érode un peu plus encore la formule référendaire, l'affaire même du prétendu "traité simplifié" montrant que la décision populaire ne compte plus pour grand chose...

En 1958, l'objectif premier de la Vème République était de restaurer avant tout la souveraineté, celle de l'Etat sur les féodalités intérieures, partisanes ou autres, et celle de la nation, incarnée par une tête assez ferme pour résister aux pouvoirs extérieurs ? Le Pr. Frédéric Rouvillois rappelle opportunément dans "Les Origines de la Vème République" la phrase de Michel Debré expliquant que la Constitution devait permettre que la France demeure "une vraie et libre nation"…  En vérité, la Vème République est morte depuis longtemps dans son esprit comme elle l'est maintenant dans sa lettre, drame d’ailleurs habituel aux républiques françaises : la Première république finit dans la Terreur, la Deuxième dans le Coup d'Etat, la Troisième dans le désastre, la Quatrième dans le ridicule : voici qu’à présent la Cinquième s'achève dans l'abdication pure et simple, ce dont le grand Congrès du 4 février restera sans doute, pour l’histoire, le symbole le plus marquant.

    C'est donc une triple responsabilité qu'endosseront nos parlementaires à Versailles : en permettant la ratification du traité supranational, ils renonceront à presque tout ce qui reste à la France de souveraineté ; réformant encore la Constitution, ils renonceront aussi à la Vème République ; enfin, et ce n'est pas moins grave, ils contrediront à angle droit la voix du peuple telle qu'exprimée le 29 mai 2005, c'est-à-dire qu’ils nieront le primat du suffrage universel, dont pourtant ils procèdent eux-mêmes. Nous entrons alors dans une toute autre ère, qui ne sera pas plus républicaine (au sens de la res publica, primat de l’intérêt supérieur de la nation) que démocratique, et qui ressemble fort à ce stade oligarchique que décrivait déjà Aristote quand il prévoyait les décadences fatales des républiques.