« D’U.E. en OTAN
D’intégrations en désintégration »
Valeurs actuelles, 17 février 2009
Le retour de la France dans la structure intégrée de l'OTAN, voulue et annoncée par M. Kouchner et récemment confirmée par M. Sarkozy, a suscité de nombreux commentaires, généralement critiques, où se mêlent un peu trop vite les faits et leur dimension symbolique. Distinguons-les.
Les conséquences sur le fonctionnement, la souplesse et le coût de nos armées sont de divers ordres. S'il est faux de dire que si cette intégration avait eu lieu avant la guerre d'Irak, la France eût été obligée d’y prendre part (membre de l'OTAN, l'Allemagne ne le fit pas en 2003, par exemple), il n'en est pas moins exact que nos marges de manœuvres, non seulement diplomatiques mais aussi opérationnelles se trouveront diminuées : d’une part, cette participation a un coût (environ un demi-milliards d’euros sur 5 ans), d’autre part, de nombreux officiers français seront détachés de nos armées au bénéfice des chaînes du commandement de l’organisation « atlantique » ; il est fort probable que certains de nos contingents, déjà déployés sur tous les continents à la limite de nos capacités, seront dégarnis en priorité sur les terrains extérieurs à l'OTAN, notamment en Afrique.
Ne pas lâcher l’Afrique
Déjà diminués par deux fois depuis deux ans, les garnisons françaises pourraient encore être allégées, au risque de les rendre inaptes à leur mission, la première étant la stabilité de pays toujours menacés par les coups d'Etat ou les guerres. Où prélever encore ? Abandonner Djibouti serait renoncer à une carte stratégique de première importance ; il en va de même du Tchad, si fragile, comme d'autres pays de l'Afrique occidentale ou équatoriale qui ont besoin de la France, tout autant que la France a besoin d'eux si elle veut rester une puissance mondiale. Notre lien très ancien avec l'Afrique serait ainsi, comme mécaniquement, la première victime du retour dans l'OTAN.
A cela s'ajoutent des conséquences indéterminables mais inquiétantes : il est à peine besoin de rappeler que c'est dans le cadre de la politique d'indépendance du Général de Gaulle que furent menés à bien de grands programmes d’industrie de la défense, si précieux pour la recherche, comme pour notre tissu industriel dans son ensemble. Toute politique consistant à nous en remettre à d’autres du soin de nous défendre a un effet démobilisateur, inquantifiable mais certain, qui compta pour beaucoup dans l'anémie de la IVème République. Au reste, si chacun en Europe s'en remet aux autres et, in fine, à une puissance extérieure, c’est l'Europe entière qui sera tôt ou tard sans défense – face au grand "ensauvagement du monde" qu’annonce hélas le XXIème siècle. S’il est vrai que l'indépendance a un coût, tandis qu'il est difficile d'évaluer ses bénéfices, il est tout aussi vrai que la dépendance a un coup plus grand encore, alors qu’elle est de bien faible rapport.
On touche ici à la dimension symbolique, à commencer par cette impression d’enfermement atlantique qui non seulement désavoue le Général de Gaulle mais parait signer l'échec de ce qu'il a voulu que soit la Vème république. Double échec, d’ailleurs à l’échelle de l’Europe comme à celle du monde : la concomitance de cette annonce avec celle de l'installation d'une brigade allemande en Alsace, à Ilkirch, et le fait que, par sa présence même lors des cérémonies d'avril à Strasbourg et Kehl, la Chancelière semble parrainer le retour de Paris dans le giron de Washington bafoue la politique franco-allemande telle qu'elle fut fondée entre 1958 et 1963 : alors que de Gaulle tenta d’amener l’Allemagne sur la voie d’une Europe indépendante, c’est aujourd’hui l’Allemagne qui nous ramène à l’alliance américaine !
Il est curieux que la France « rende les armes », pour ainsi dire, alors même que ce qui avait fondé la solidarité atlantique, d'une part la menace soviétique, d'autre part la faiblesse de l'Europe dévastée par la guerre sont des pages tournées depuis longtemps. En fait, cette décision signifie surtout un alignement d’ordre diplomatique qui, dépassant de beaucoup le cadre atlantique, s'étend à la terre entière : comme l'a écrit le député UMP Daniel Garrigue (Sud-Ouest du 9 février) nous serons de plus en plus « enclins à suivre les Etats-Unis sur les théâtres extérieurs qu'ils choisiront (...) ; le risque est d'autant plus fort que le champ géographique de l'OTAN s'est fortement étendu et qu'il est susceptible de s'étendre encore ». C'est là, poursuit le député, remettre en cause « l'un des rares consensus fort de notre pays, voulu par de Gaulle et confirmé par tous ses successeurs».
Dernier point, le plus grave : depuis toujours la France se définit par son rapport au monde : elle est une voie singulière dans le monde, ou elle n’est rien. De ce point de vue, la politique étrangère est l’une des plus sures pierres d'angle de l'unité de la Nation, en sorte que c’est la cohésion de notre pays qui est ici en cause. Intégrée dans l'U.E. désormais intégrée dans l'OTAN, la France se perd de vue elle-même : toute notre histoire montre que cette accumulation d'intégrations ne fera que précipiter sa désintégration interne.
Paul-Marie Coûteaux
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