« La double ruse de L'Empire »
Valeurs actuelles, 30 avril 2009
Depuis que M. Obama a prêté serment devant le Capitole, l’aigle impérial a redéployé ses ailes et vole de sommet en sommet, mondiaux, européens, pan-américains, qui sont autant de succès : voici que Washington se substitue à l’ONU comme instance de régulation des conflits et maître de la paix ou de la guerre.
En un tournemain, on vit la diplomatie états-unienne gommer les aspérités chinoises, effacer les dernières traces d’irrédentisme européen (au vrai : français), et même envelopper les oppositions latines (poignée de main à M. Chavez, paroles de miel pour Cuba). Partout, qu’il s’agisse de la relance économique mondiale, de la guerre en Afghanistan ou de l’armement nucléaire, on entend Washington, et l’on n’entend plus guère une ONU de plus en plus “marginalisée”, ce dont les péripéties qui entourent la Conférence sur le racisme, contre laquelle les Etats-Unis appellent au boycott, constituent un signe supplémentaire.
Jusqu’où le vent dominant emportera l’OTAN ? Comme l’Union européenne, dont le périmètre doit d’ailleurs coïncider autant que possible avec elle (d’où l’insistance de M. Obama pour que la Turquie en fasse partie), l’OTAN est sortie de ses cadres initiaux et tend à gagner la moitié de l’univers, sorte de demi-ONU à la main des Etats-Unis. Il faut dire que ceux-ci ont beaucoup craint dans les années 90 que l’Organisation universelle prenne au sérieux son rôle de régulation internationale, comme le voulaient tant la France et quelques hommes de bonne volonté - tel Boutros Boutros Ghali qui, lorsqu’il tenta de lui donner sa chance se trouva en bute aux incessantes vexations de Washington, pour être finalement éconduit en 1996… La substitution de l'ONU à l'OTAN s’anonça une première fois spectaculairement lorsque, il y a dix ans ce mois-ci, l’organisation dite « atlantique » bombarda Belgrade sans autorisation du Conseil de sécurité, c’est-à-dire en violant la charte de l'ONU – c’était sous la présidence d'un certain Clinton, personnage aussi sympathique que l’est aujourd’hui M. Obama. Dix ans après, ses avancées jusque dans les profondeurs de l'Afghanistan signe sa victoire sur toute forme d'universalisme.
Or, ONU et OTAN, ce n’est pas la même chose. Les deux organisations sont nées à peu d‘années d’intervalle, mais dans des esprits opposés : la première, sous les gouvernement de la Libération, fut portée sur les fonds baptismaux par des juristes (souvent français), à l’enseigne de la souveraineté des nations, tandis que la seconde entendait opposer un empire à un autre. C’est une lecture du monde que de faire reposer l’équilibre international sur la coopération entre nations, une autre que de le fonder sur la constitution de vastes empires constituant leurs clientèles pour traiter par dessus elles, comme d’égal à égal. Nous passons aujourd’hui de l’une à l’autre.
Obama, double ruse de l’Empire
Le tour de force est que cette substitution passe inaperçue, même à la nation qui avait inspiré le modèle onusien. Telle est la prouesse du « phénomène Obama », personnage qui est en réalité une double ruse : d'abord il sait fort bien faire patte de velours, ce à quoi il n’a pas grand mal après les rudesses de Bush. Ensuite, le personnage ayant été présenté sous la première caractéristique de sa couleur de peau, (n’est-ce pas, d’ailleurs, la définition même du racisme ?), il peut ruser commodément avec la prétention à l'universalité. Ce triomphe est d‘autant plus aisé que l’atlantisme n’a plus de réels opposants : en France, les gaullistes ont presque disparu, les manifestants anti-Otan scandent « No nation, no boarder, no NATO ! » qui pulvérise plus encore tous les principes de la Charte de l’ONU. Mais on voit souvent les opposants adopter les cadres intellectuels de ce qu’ils prétendent combattre…
En politique, décidément, tout commence et finit par des questions de défense. Dans une notre adressée au ministre des Affaires étrangères le 17 juillet 1961, de Gaulle écrivait : "Quand on ne veut pas se défendre, ou bien on est conquis par certains, ou bien on est protégé par d'autres. De toute manière, on perd sa personnalité politique." Qu'on veuille bien s'interroger sur ce que cela signifie en temps de crise : c'est la perte de la souveraineté, c'est-à-dire de la capacité d'agir, de vouloir, de répondre par une politique rationnelle et continue aux défis du monde - et ladite crise, n’étant plus maîtrisable, se prolonge jusqu’à se muer en une lente décadence. Telle est la portée de la souveraineté qui, parce qu’elle est la condition de toute autorité publique, ne se divise pas, ou c’est l’autorité politique et donc la capacité de réponse collective qui s’étiole. Quand de Gaulle écrit "il faut désormais que ce que nous faisons et disons le soit indépendamment des autres", il formule une constante de tout effort d’indépendance, bien simple mais presque complètement perdue de vue.
Paul-Marie Coûteaux
Accueil / Présentation / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche