« Européennes : un saisissant contraste    »
Valeurs actuelles, 16 juin  2009
 

       
    On a trop répété que les européennes n’avaient guère de portée politique et que ses surprises n’étaient qu’éphémères : c’est oublier que J.-M. Le Pen perça lors des européennes de 1984 puis s’enracina durablement ; que le mauvais score de la liste Rocard, en 1994, annonçait la fin de la prospérité électorale des socialistes, confirmée par le score de Lionel Jospin l’année suivante ; ou que, en 1999, le résultat des quatre listes peu ou prou souverainistes (totalisant 27% avec 25 sièges) préfigurait le puissant « Non de droite » victorieux lors du référendum de 2005. De même, il est probable que les résultats du 7 juin inaugurent, pour les années à venir, un rapport de force défavorable au vieux modèle supra-national qui inspira les traités des 50 dernières années, au bénéfice d’une Europe plus pragmatique.

    Désaveu de l’Europe à la Bruxelloise

    Progressant une nouvelle fois (+2,6%), l’abstention est le premier vainqueur : 57%, compte non tenu des pays à vote obligatoire ; en France quelque 800 000 « blancs et nuls » (4,3% des votants), ramènent les « exprimés » au très bas étiage de 38,6%. Evident désamour, ou désaveu, de l’Europe à la bruxelloise, qu’il faut relier à la panne du traité de Lisbonne, et plus largement du modèle fédéral ; sans doute bien des électeurs ont-ils sanctionné l’évident tour de passe-passe du traité de Lisbonne : pourquoi voter, si plusieurs Non ne servent à rien ? Et quelle est cette sorte d’Europe qui, après avoir refusé ses racines chrétiennes, se met à nier le seul principe fondateur qui lui reste, la démocratie ? Construite sans les peuples, l’U.E. a pris le risque du vide ; elle y glisse peu à peu.

    Les deux groupes ultra-majoritaires à Strasbourg, PPE (« démocrates ») et PSE (« socialistes »), reculent de 6,4%, tandis que les formations « eurosceptiques » progressent de 8,8%. En fait le glissement vers l’euroscepticisme est général : parmi les majoritaires, les partis qui ont su l’intégrer à leur discours (en France, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Suède, en Italie, en Espagne), se tiennent mieux que les eu-philes inconditionnels – socialistes et même écologistes, en recul dans plusieurs pays. Parmi les opposants à la supranationalité, ce sont les plus radicaux qui progressent – nationaux et « identitaires » triplent leur siège, à quoi s’ajoute la percée des souverainistes « purs et durs », en Grèce, en Finlande, en Grande-Bretagne, où le parti UKIP, demandant la sortie de l’U.E., arrive en seconde position, avec 14 députés à lui seul. Notons encore que la social-démocratie européenne devra, si elle veut survivre, prendre en compte l’euro-scepticisme de ses bases, en large partie constituées de « nonistes » étouffés par les états-majors, et qui ne croient plus que « l’Europe » puisse être sociale : si, en France, la direction socialiste reste euro-béate, elle sera laminée par le  Parti de gauche - de même que le SPD allemand, grevé par les 7,6% de la très euro-critique Linke. Mauvais temps sur Lisbonne…
           
            Révisions déchirantes

    Ainsi, partout en Europe l’abstention massive et la victoire des partis les plus « euro-réalistes », annoncent-elles la fin de l’Europe idéologique, et supra-nationale. Or, en France, par un saisissant contraste qu’il leur faut méditer, les divers souverainistes mordent la poussière : 13% au total, en recul de 5 points par rapport à 2004, de 14 par rapport à 2009. Le FN régresse (à la seule exception de Marine le Pen, qui eut le courage de faire campagne sur une ligne dure, annonçant l’implosion de l’U.E.) ;  Nicolas Dupont-Aignan, qui, avec 1,7%, obtient moins de voix que n’en avait atteint en 2004 un Pasqua marginalisé, s’est condamné lui-même, sa stratégie solitaire ayant fait perdre un ou deux sièges ; Philippe de Villiers paie cher le discours ambigu (« pour une Europe démocratique ») inclus dans la funeste stratégie Libertas dont, son président étant battu en Irlande, il se retrouve l’unique élu en Europe –son candidat en Ile-de France perd même la moitié des voix de 2004 ; CPNT disparaît. Pour tous, le choix est clair : soit ils confortent à l’intérieur de la majorité un courant « euro-réaliste » de plus en plus puissant, dont témoigne par exemple l’élection de Marielle Gallo, « noniste » déclarée, derrière M. Barnier ; soit ils radicalisent leur discours et stratégie, créant sur les ruines de leurs formations éparses un mouvement unitaire entièrement nouveau.

    Saisissant paradoxe : à l’heure où leurs thèses progressent, les chefs souverainistes ont réussi, par leurs divisions et leurs approximations intellectuelles, à décourager leur électorat (selon le CSA, 52% des votants du 7 juin ont voté oui en 2005, seuls 29% des nonistes se sont déplacés). Il leur faut sortir des stratégies électoralistes et consentir un travail intellectuel ; c’est pour eux l’heure des révisions déchirantes.


                                                                

Paul-Marie Coûteaux

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