"Un grand risque"
 Valeurs Actuelles, 08 février 2010
 

              

 

            

          Après avoir beaucoup cherché, je n’ai pas trouvé une  seule personne capable d’expliquer les tours et les détours de l’affaire Clearstream ; chacun en connaît et répète les éléments apparents, mais vient toujours le moment où l’on bute sur des mystères ; même les meilleurs spécialistes de la finance internationale, ce monde à la fois décisif et obscur qui plane sur les Etats et les maîtrise en partie, avouent leur incompréhension. Et quand l’un des meilleurs connaisseurs de l’ »Affaire » le journaliste Denis Robert, auteur d’un ouvrage sur la société de droit luxembourgeois Clearstream, lui-même inculpé et relaxé par le jugement du 28 janvier, en arrive à dire que, pour lui, les deux personnes condamnées pour manipulation sont elles mêmes manipulées, il porte au comble notre perplexité…

 

Mais l’aspect politique est plus incompréhensible encore : lorsque, contre toute attente, le Parquet annonça dès le lendemain qu’il interjetait appel, la plupart des commentaires y virent la main du Président de la République ; or, on voit mal que cet appel soit conforme à son intérêt personnel, à court comme à moyen, ou même à long terme – ce qui ne fait qu’une énigme de plus.

 

            A long terme, quel avantage peut avoir le Président de la République à mettre sur la sellette un homme dont la faveur populaire ne cesse de croître à mesure qu’il paraît, pour utiliser le mot dont tout le monde, persécuté ; quand bien même M. de Villepin serait-il condamné l’an prochain, et empêché de se présenter à l’élection présidentielle de 2012, l’impression d’une injustice ne servira guère le Président – alors qu’en tournant tôt la page, il eût paru magnanime. Faut-il se montrer si peu sûr de sa réélection ? Quoi qu’il en soit de l’immédiat, la procédure s’achèvera bien un jour : qu’elle qu’en soit l’issue, M. Sarkozy est désormais sûr de compter parmi les siens un adversaire irréductible. Est-ce raisonnable ?

 

                      Pourquoi créer un homme providentiel ?

 

            A moyen terme, le Président de la République ne peut négliger l’atmosphère de réglements de comptes qui empoisonne la vie publique quand un ancien Premier ministre, un ancien Président de la république et plusieurs anciens ministres sont poursuivis devant les tribunaux : outre qu’elle ternit la République, ce qui ne fait que fragiliser encore l’autorité de l’Etat et de son chef, cette situation accroît la défiance des Français envers la nébuleuse des oligarchies toujours dites « dirigeantes » bien que, de plus en plus, elles paraissent diriger moins qu’elles n’occupent des places. N’ont-elles aucune idée de la défiance qui les entoure ? Fin décembre, un sondage de la SOFRES[1], corroborant conversations en ville et conversations sur les marchés, révélait ce que tout le monde sent : 67% des Français, soit plus de deux sur trois, n’ont confiance ni en la droite ni en la gauche pour gouverner le pays. L’ensemble des gauches atteint 14%, l’ensemble des droites 16% : chiffres dérisoires. Faut-il rappeler qu’aux dernières élections (européennes 2009) les listes « Union de la majorité » n’ont réuni que 12,5% des inscrits ? En fait, nous glissons vers l’une de ces situations de désarroi général que l’on vit souvent au cours de notre Histoire où les Français n’attendent plus qu’un homme providentiel. En un temps où la posture de victime se porte fort bien, l’affaire Clearstream le désigne en la personne de M. de Villepin, lequel n’a plus qu’à ajouter à la bonne image que lui a donnée, à droite comme à gauche son discours de l’ONU (à moins que ce ne soit là, in fine, le nœud de l’affaire…), une image d’Homme d’Etat placide, assez syncrétique pour s’affirmer partisan de l’UE et plaire aux souverainistes, respectueux de l’indépendance nationale et de la dignité de l’Etat, qu’il incarne comme naturellement – et qui ne sont pas les points forts de M. Sarkozy. Un pouvoir doté d’une faible légitimité (et d’une non moins faible souveraineté) est plus fragile qu’on ne croit : pourquoi prendre un tel risque ?

 

            A court terme, enfin, autrement dit à quelques semaines des régionales, on voit mal que M. Sarkozy ait intérêt à cristalliser autour d’un homme la déception partout palpable devant ce que son action peut avoir de désordonné, et qui se trouve de surcroît contrariée par une conjoncture, sortie de crise ou non, chaque mois plus détestable : un chômage atteignant 10% , un déficit public 8% du PIB (que ne disait-on pas quand il dépassa le critère UE de 3% pour s’envoler jusqu’à... 3,6% ! ), un déficit commercial d’année en année plus désastreux, voilà une bien mauvaise posture pour l’UMP en mars, échéance d’autant plus délicate que, même si elle approche les 30% (des votants) au premier tour, elle ne dispose d’aucune réserve au second : le renfort centriste s’éloigne, celui de Villiers est intégré, le Front national relève la tête ; si la zizanie s’ajoute à l’intérieur même de l’UMP, notamment parmi les anciens caciques du RPR, où peut être l’issue ?
             


[1] Sondage SOFRES réalisé pour le CEVIPOF du 9 au 19 décembre.


                                                                              Paul-Marie Coûteaux

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