Le commencement grec

 

(Valeurs Actuelles, 27 mai 2010)

                

            Les bons esprits qui rivalisèrent d'hommages à Philippe Séguin ont bien entendu oublié l'un des premiers arguments qu'il opposa en 1992 au traité de Maestricht créant une monnaie unique : la théorie des chocs asymétriques. Comme bien d'autres économistes, il jugeait dangereux d'imposer un même instrument monétaire à des économies, des nations, et des Etats aux santés, aux structures et aux mœurs si différentes que l'étaient les pays européens; en cas de choc, les situations seraient si disparates qu'elles appelleraient des politiques différentes, voire opposées -ce qui s'avéra avec la crise ouverte en 2007, la solide Allemagne campant sur un euro fort tandis que des pays du Sud, pour commencer la Grèce, empêchés de dévaluer, s'affaiblissaient à mesure, sans rebond possible. Par ces maillons faibles, toute la zone se trouve finalement en péril, d'autant que la cure d'austérité, derrière les satisfactions comptables données aux oligarchies bruxelloises, ne fera que précipiter leur déclassement, spirale sans fin au bout de laquelle le belle idée versera tot ou tard dans le fossé.

 

            Mais l'affaire grecque révèle d'autres faiblesses du fédéralisme dont l'euro est, ou était, le fer de lance : l'existence de deux Europes, assez nettement délimitées par le Rhin, cette indépassable frontière entre des cosmogonies incompatibles –cela pour une multitude de raisons dont le monumental ouvrage de B. Dutheil de la Rochère "Les Civilisations occidentales" (Economica - 2009) a référées à l'héritage romain. Dix années au parlement européen m'ont sans cesse confirmé l'omniprésence d'une fracture que les auteurs des traités prévoyaient assez pour instaurer des règles très strictes, les fameux critères de convergence, mais aussi l'interdiction formelle, fixée à Maestricht et reprise à Lisbonne, de tout aide communautaire ou prête bilatéral à un pays de la zone euro. Toutes ces règles présentées comme indispensables ont volé en éclat sous la pression de prévisibles réalités, comme volera en éclat le projet dont elles étaient les nécessaires garde-fou. La réponse : "la Grèce paiera"  - moyennant des milliards d'aide- est évidemment dérisoire face à ce constat fondamental d'incompatibilité. Il est d'ailleurs probable que l'Allemagne en a fait le constat en refusant la prise en charge des pays déficitaires. Il est manifeste qu'elle a désormais décidé de prendre ses dividendes européens, déjà considérables, et de quitter la table.

 

            Enfin, la dislocation de l'euro ressort à une plus profonde logique politique : l'appartenance à un ensemble politique et monétaire dont le centre de direction est lointain, sans visage, et pour ainsi dire étranger, désarme toute discipline, disloquant le sentiment d'un bien commun, dont on ne sait plus d'ailleurs s'il est national ou communautaire. Les Grecs, comme les pays latins ont dépensé en sifflotant une monnaie qui leur était fondamentalement étrangère… Sur ce point, il y aurait tant à dire !

 

Le schéma fédéral a donc révélé son irréalisme au premier coup dur. Par leur entêtement digne de tous les idéologues (les maux que cause l'intégration européenne n'ont qu'un remède : davantage d'intégration européenne), les européïstes fanatiques finissent par mettre en en péril toute formule européenne quelle qu'elle soit, même la plus souhaitable, l'inter-gouvernementale ; et finalement l'idée même d'Europe. Déjà, c'est à l'après chaos, à l'Europe et la France d'après qu'il nous faut songer : la Grèce est toujours le commencement de l'Europe…

 

                                                                            Paul-Marie Coûteaux