Le très haut et le très bas
Valeurs actuelles, chronique n° 8
Tandis que lEtat patauge dans ses remugles, incapable de réformer quoi que ce soit au point que le ministre des Finances ne peut même plus réorganiser sa propre administration, et que seffondre limage dun Premier Ministre obligé de rafistoler son gouvernement avec les vieilles rustines de 81 (il ne manque à lappel des réservistes que Dumas, Rocard, ou peut-être Georgina Dufoix) ; tandis que, plus grave, la civilisation senfonce dans lacceptation rigolarde de ce qui la nie et que lon ne voit plus quartistes qui ne croient plus à lart, professeurs qui ne croient plus à la Connaissance, prêtres qui ne croient plus en lEglise et " responsables " qui ne croient ni à lEtat, ni à la nation, vers quoi tourner nos regards ?
LEurope ? Elle savère incapable de fixer ses frontières et même lordre du jour de la Conférence Intergouvernementale de Sintra, pourtant ouverte voici deux mois, incapable surtout de tenir son euro, lequel malgré 3 relèvements successifs du taux de la BCE, glisse dans une anémie qui pourrait bien lui être mortelle, ce qui déjà sécrit beaucoup en Allemagne ; et voici que le Parlement européen condamne un gouvernement à peine issu des urnes, et cela au nom de la démocratie (les historiens en riront !), autorise des industriels à nommer chocolat ce qui nen est plus et prétend défendre les droits de lhomme, en enjoignant les Etats membres à mettre en place des " suivis ethniques ", afin de diversifier la composition ethnique de leur gouvernement, de leurs assemblées et de leurs administrations et à rendre obligatoire le suivi ethnique dans les entreprises de 50 salariés sous le prétexte que les droits ethniques sont " des atouts dans le processus de la mondialisation " , tandis que les nations sont réputées être " les foyers du racisme et de la xénophobie " (sic). Que peut signifier " minorité ethnique " pour une Nation, cest-à-dire un ensemble politique qui, comme la République française, na pas de " majorité ethnique " ? Passons .
En cet étrange Printemps, les regards se tournent vers une figure qui ne cesse de hanter nos générations comme une soudaine lueur projetée au milieu du siècle des ténèbres, de Gaulle. Le troisième tome des Entretiens dA. Peyrefitte, la monumentale biographie récemment publiée par PM. de La Gorce, la publication prochaine des Mémoires dans la Pléiade, quelques ouvrages consacrés, selon la loi de notre époque qui tient à tout détruire, à tourner le personnage en dérision pour en faire un misérable mortel, mais encore des émissions de télévision, et en juin lexposition des Invalides consacrée à la France Libre, tout nous ramene à cette oeuvre qui, à linstar de Jeanne dArc mythifiée 30 ans après sa mort, hante plus que jamais les esprits, ultime espoir de fonder la politique sur un principe spirituel, en nous rappelant que la réalité (par exemple le désastre de 40) nest jamais la Vérité, pour la raison simple que notre Royaume nest pas, ou pas seulement de ce monde.
Quest-ce que le gaullisme, sinon un principe avant tout spirituel ? Il est étrange que gaullographie se concentre sur des témoignages, biographies, récits ou pamphlets sans que nul nose montrer de Gaulle pour ce quil fut dabord, un philosophe, ou plutôt lacteur plus ou moins conscient qui mit en scène une conception de la vie et du monde, laquelle fut bel et bien une philosophie. La réponse fut donnée dès la première phrase des Mémoires dont la clef est évidemment le mot Idée. Cet homme crut, du verbe croire, au principe spirituel des Idées tel que lillustre la fulgurante parabole dite " de la caverne ", par laquelle Platon comparait les hommes à des prisonniers au fond dune caverne, tournant le dos à la lumière, et si habitués à lobscurité et au mensonge quils étaient incapables de regarder en face léblouissante lumière du Vrai monde, le monde des Idées éternelles. De la vérité, ils ne pouvaient percevoir que de fugitives lueurs par le miracle dune incarnation. Et cest ce que fut de Gaulle hors de quoi on ne peut rien comprendre à son épopée, ni sa croyance indestructible en léternité de la France puisquelle était un principe spirituel, qui par nature ne meurt jamais. Impossible de comprendre de Gaulle, si lon ne partage pas cet acte de foi. On ne sortira pas de là : ou il était ici bas lincarnation de lidée éternelle nommée pour quelques siècles la France, ou alors il nétait rien un fou, un déserteur que Vichy eut du coup raison de condamner à mort.
On sétonne dès lors que des Gaullistes, tel Ph. Seguin puis J. Chirac au Vel dHiv, puissent qualifier de mensonge (sic), la phrase par laquelle de Gaulle répondit à G. Bideault en 44 quà Londres puis à Alger la légitimité nationale navait jamais été interrompue. On regrette que, cédant à cette manie de donner sans cesse des points à ladversaire, Ph. Séguin se laisse aller à pareil errement, page 131 dun ouvrage par ailleurs de bonne facture et dun beau titre : Plus Français que moi, tu meurs.
Nul nest obligé de croire à léternité de la nation. Mais si lon prend au sérieux lhomme de Londres au point de se dire gaulliste, alors il faut admettre que lhomme qui affirma en toutes circonstances je suis la France ou sexclama devant lAmbassadeur des Etats-Unis : voilà mille ans que je me tue à le répéter, répondait à une conception métaphysique de lhistoire. Ou bien que lon passe son chemin.
Paul-Marie Coûteaux
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