Batailles perdues à Strasbourg
Valeurs actuelles, chronique n° 9

Comment se fait-il ? La question est dans tous les esprits à l’annonce d’une série de votes du Parlement européen qui assouplit les conditions de mise sur le marché des fameux OGM, revenant ainsi sur les précautions adoptées jusqu’à présent par plusieurs législations nationales, notamment française.

Votes surprenants en effet : alors que l’on s’inquiète d’une résistance croissante des organismes animaux et humains aux antibiotiques, voici que l’Assemblée européenne refuse d’interdire les OGM contenant des gènes résistants, qui désormais peuvent ainsi s’épancher dans la nature et entrer dans notre chaîne alimentaire ; alors que l’on s’inquiète de toute part du risque de transferts involontaires de gènes à d’autres organismes, les élus européens se contentent de préconiser que l’on “évalue les risques” ; enfin, tandis que le principe “pollueur-payeur” semble assez généralement admis, ils refusent d’instaurer le principe de responsabilité et l’obligation d’assurance des personnes effectuant des disséminations volontaires d’OGM…

En somme, le Parlement européen prend à rebrousse poil une opinion publique de plus en plus sensible à “l’insécurité alimentaire” (à juste titre, comme plusieurs affaires l’ont démontré ces derniers mois). Par exemple, le député Villiériste Georges Berthu put très pertinemment souligné dans l’hémicycle l’illogisme de ceux qui, tout en affirmant que les OGM ne comportent nul risque, refusent d’assumer quelque responsabilité quant à leurs conséquences dommageables sur la santé et l’environnement. Comment expliquer que nous en soyons là ?

Pour répondre à cette question il faut connaître, chose peu fréquente hélas, les méthodes de travail et de décision du Parlement de Strasbourg-Bruxelles. L’un des points les plus frappants est certainement la très grande place qu’y prennent les groupes de pression, sans commune mesure avec ce que l’on observe à Paris où la notion de Bien Commun garde un certain lustre et où les intérêts particuliers demeurent suspects d’y attenter. En Europe, les “professionnels” notamment ceux des industries chimiques et biotechnologiques sont largement représentés et disposent de nombreux moyens de séduction en face de députés si peu soumis au contrôle de leurs lointains électeurs et, si ignorants des détails scientifiques qu’ils s’en laissent facilement accroire, moyennant, à l’occasion, la gratification d’un joli voyage dit d’étude. Passons…

Comptons aussi avec une particularité de ce “Parlement” dont les groupes politiques ne sont guère homogènes. On fait semblant d’admettre que les députés votent comme ils sont répartis dans l’hémicycle, c’est-à-dire selon les groupes (- au nombre de 6, le PPE (droite dite libérale), les socialistes, les libéraux, l’alliance des communistes et de l’extrême gauche, les écologistes et les souverainistes). A la vérité, les élus votent par nationalité – signe parmi d’autres de la persistance des cultures nationales que ne supplante nulle conscience politique européenne. Or le détail des votes du jeudi 13 sur les OGM montre clairement que si la droite a peut-être montré plus de laxisme, il s’agit surtout des droites des pays du Nord, celle de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne assorties de leurs clientèles respectives, contre des Latins plus enclins à interdire la généralisation des OGM mais minoritaires. La vraie césure oppose une Europe du Nord, majoritairement alignée sur une conception anglo-saxonne du libéralisme, et une Europe du Sud.

C’est ainsi qu’une majorité de Français, écologistes, souverainistes, socialistes, communistes, élus du groupe Le Pen ont généralement voté la plupart des amendements de précaution -on remarque cependant parmi les pro-OGM quelques Français notoires de l’UDF et du RPR, et parmi les abstentionnistes nos braves chasseurs dont l’expérience montre hélas la très grande perméabilité aux pressions des mastodontes de l’agroalimentaire, ce qu’ils appellent peut-être la fidélité aux traditions… Une fois de plus les groupes de pression ont agi dans les couloirs à l’abri des regards des électeurs – lesquels n’ont plus désormais qu’à se faire entendre “dans la rue”, beaucoup se proposant de le faire, le 30 juin prochain à Millau lors de l’ouverture du procès de José Bové… Que faire d’autre ?

Mais que ces perspectives sombres n’aillent pas jusqu’à ombrager nos Pâques – peut-être les dernières avec du vrai chocolat aux bons soins du même Parlement dont une même majorité, au nom d’une même logique, vient d’autoriser l’altération sans plus de précaution, même d’étiquetage. Surtout, que cette fête émouvante partagée par bien des religions rafraichisse en nos mémoires la vérité essentielle de ce monde, aussi désemparé qu’il paraisse, que tout y renaît sans fin à travers les remugles, les défaites et les métamorphoses.

Paul-Marie Coûteaux

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